Anke
Doberauer est peintre. Elle peint à l'huile
des œuvres figuratives que l'on pourrait inscrire dans l'histoire
de l'art et dans ses genres. Le portrait, le nu, le paysage… sont
convoqués et questionnés — peindre des marines
parce qu'on habite au bord de la Méditerranée, oser
portraiturer les touristes de Montmartre parce qu'on est en résidence
près de la place du Tertre… — pour mettre en évidence
la discontinuité historique de la pratique picturale et la
rupture moderne. C'est sur ce point de bascule que s'affirme avec
force toute la contemporanéité de l'œuvre d'Anke
Doberauer.
Dans ses tableaux à échelle 1, les figures sont debout
: Anke Doberauer peint l'être, la présence. Pour souligner
cette puissance spirituelle, elle utilise un fond coloré qui
rappelle l'or des icônes. Ainsi, par le choix de l'échelle
de la représentation, par son travail sur les couleurs spectrales,
Anke Doberauer crée un personnage (au sens littéraire),
un caractère, un être habité, habitant la peinture
en tant qu'espace toujours à conquérir. L'aura qui
se dégage de ses œuvres tient sans doute pour partie à cette
digne posture avec laquelle elle dépeint des rois anonymes, à la
lumière surréelle qu'elle projette sur les ombres de
la rue (Ibrahim, Mata, Mamadou, ces vendeurs à la sauvette
dans leur arche de peinture), à l'angle étonnant qu'elle
choisit pour ses portraits "en bleu de travail"…
Dans cette série au bleu uniforme justement, des détails
interpellent, matérialisant l'éternel désaccord
de l'identité sociale et de l'individualité : une cravate,
une chemise, un sourire ou un froncement de sourcils. Et puis, au
milieu des neuf hommes de la série, tous membres de l'équipe
d'entretien de l'école des Beaux-Arts de Marseille où l'artiste
est alors en résidence, il y a une femme. Sculpteur, elle
est également en résidence au sein de l'école,
et porte donc son habit de travail, un travail physique et salissant.
Et voilà que, à nouveau, le doute est introduit par
une question de genre. Ici, le genre masculin ou féminin.
L'œuvre toute entière d'Anke Doberauer semble converger
vers cette approche conceptuelle, ce bouleversement des catégories,
qui lui permettent de tenir son sujet à distance tout en lui
donnant une portée politique, et, contre toute attente, une
dimension fondamentalement humaine.
Jean-Christophe Ammann, 1995 (extrait)
«
Nous étions accoutumés à ce que les peintres
et les sculpteurs soient attirés par le corps de la femme.
Le renversement de cette situation était difficilement imaginable,
avant tout parce qu'il n'a jamais eu lieu dans l'histoire de la peinture.
(…) Imaginons que les tableaux d'Anke Doberauer soient l'œuvre
d'un homme. Le regard homosexuel serait en quelque sorte manifesté au
grand jour. Moi qui n'ai jamais établi de différence
entre un artiste masculin et un artiste féminin, puisqu'il
ne s'agit que d'art, je suis confronté ici à un conflit
extrêmement productif. »
Anke Doberauer, entretien
avec l'écrivain Peter Stamm, 2009
(extraits)
«
Dans les années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, j'ai essentiellement
peint des hommes ; depuis j'ai aussi commencé à peindre
des groupes de figures. Mais les hommes ne sont pas nus au sens strict.
Souvent, une seule partie de leur corps est exposée, par exemple
une épaule ou le nombril. La plupart sont habillés.
Cependant il semble qu'ils se mettent à nu, puisque je me
suis souvent entendue dire que “je ne peignais que des hommes
nus”. (…)
Il est intéressant que tu emploies toujours le terme de “portraiturer”,
même quand il s'agit des nus. En fait, le nu classique n'est
jamais un portrait, mais tend à représenter quelque
chose de général. Il esthétise et idéalise
la nudité. Quand une personne représentée dans
un nu était aussi portraiturée, il y avait du scandale
dans l'air, comme dans le cas de la duchesse nue de Goya ou de l'Olympia
de Manet. Le thème précis de ces peintures c'est la
nudité, le fait d'être dévêtu ou exposé.
Cette approche est ce qui m'a toujours intéressée,
jamais le nu classique académique, la nudité neutre.
(…)
Je n'ai jamais peint de femmes nues pour des raisons politiques,
parce que cela ne fait que confirmer des clichés ringards.
En peignant des hommes nus, par contre, on peut encore briser des
tabous. » |