« And you could have it all.
My Empire of Dirt »
Drôle de cadeau. Un don entre sacrifice et contagion. Le geste
de mordre des feuilles de papier, obstinément, n’en
fait pas des papiers mâchés. Cela crée des traces
de performances, sculpte des objets fragiles, réintroduit
une magie disparue, autant d’héritiers directs des hérauts
minimalistes des années 1960. Mais pas de passéisme
glorifié ici. Les œuvres (im)maculées relèvent
d’un acte unique et paradoxalement répété.
Entre temps immémoriaux et futurs à découvrir,
la marque du temps fige surtout le présent.
« You are someone else. I am still right here »
Il a ainsi inventé une nouvelle forme de communication, entre écriture
et parole. Les dessins reflètent dès lors autant un
inconscient maîtrisé qu’un hasard défié.
Et dans cette correspondance, ces Correspondances même, chacun
décrypte, réapprend à lire une histoire de l’art
qui transcende le romantisme symboliste, survole le surréalisme,
interroge le conceptuel. Tout comme surgit la rage de Caravage ou
la sagesse d’Artaud. Des feuilles en forme de miroirs, inquiétants
et fascinants, réunissant Alice et Dan Graham dans un même
reflet, un même au-delà du signe.
« I hurt myself today. To see if I still feel »
C’est par la multiplication qu’il pose les fondements
de sa vision. Il a marché, jusqu’à la blessure,
vers un idéal en forme de quête éphémère.
On sent poindre, derrière la pureté du sang, la souillure
du blanc, un renversement des valeurs. Et derrière la matérialité,
la morale ? Entre présence et absence, cri et silence, violence
et délicatesse extrême, Eric Pougeau, par cette œuvre,
s’est bâti un Empire ; un empire abolissant la notion
de frontière.
Benjamin Bianciotto |