“Sade imaginait une utopie sexuelle où chacun
avait le droit de posséder n’importe qui; des êtres
humains, réduits à leurs organes sexuels, deviennent
alors rigoureusement anonymes et interchangeables. (…) Dans
l’état d’anarchie qui en résultait, le
plaisir devenait la seule activité vitale, comme Sade fut
le premier à le comprendre – un plaisir qui se confond
avec le viol, le meurtre et l’agression sans freins.” Christopher
Lasch, La culture du Narcissisme, Flammarion
La première exposition parisienne de Tony Regazzoni à la
Galerie Nuke sonne comme un lendemain qui déchante : mais
qu’ai-je fait la nuit dernière à Sodome ? Des
bribes de réponse se reconstituent autour de l’histoire
biblique des villes maudites, que l’on s’empresse d’associer à la
sexualité déviante et à la sodomie latente.
Sodome et Gomorrhe sont bien les théâtres de la punition
divine et à ce titre, l’oeuvre de Regazzoni devient
objet de la perversion païenne.
Le langage du minimalisme sert d’entrée directe à l’appréhension
de ces objets aux fonctions multiples. Avec Black Carpet, le papier
similaire à une texture de cuir est pliée, rassemblée
sur elle-même, pour former une excroissance proche de la forme
d’une montagne et d’un simple veston. Le même trouble
opère avec la série d’objets en terre cuite émaillée
noirs aux formes contondantes (Simulacrum). Là, c’est
la mise en display qui donne ses lettres de noblesse à l’objet
phallique. En forme d’as de pique ou de champignon, les circonvolutions
du fétiche induisent l’usage sexuel anal, immédiatement
frustré par la mise à distance. La perversion se noue
au moment où le masochiste que la société narcissique
a créé, doit se soumettre aux règles abstraites
de l’art.
La projection nourrit ainsi le fantasme. Le mythe
de la Toison d’Or
se réduit en portion congrue, simulant l’offrande aux
dieux de l’argent, dans le tissu élastique écartelé par
des chaines. Pour ses nouvelles séries de peintures, renvoyant
tant aux painting de John Armleder qu’à la surface translucide
du color field de Morris Louis, la forme géométrique
ronde se renouvelle. Le logotype abstrait a plus affaire à une
histoire de l’oeil très Georges Bataille, qu’à l’histoire
de l’art radical de la peinture abstraite. On apprendra en
effet que Silver Shower provient d’un mélange d’acrylique,
gouache et huile, déversé après Pollock comme
on gicle sur un soumis lors d’une tournante sexuelle! Ce qui
se joue pour Tony Regazzoni dans ces figures sexuelles abstraites
est lié au contrôle dans une société violente,
qui se divertit du pouvoir sur les corps.
Après le chaos vient le moment mythique du retour sur soi, à la
manière d’un voyage au pays de Sodome dont on ne reviendrait
pas intact.
Damien Delille |