Aux confins de la vision et de
la compréhension
La pièce est presque entièrement plongée dans
l’obscurité, avec pour unique source de lumière,
au sol, cinq cercles blancs, cinq toiles sur lesquelles sont projetées
des images vidéo multicolores. Aucun mouvement n’y est
visible. Seule la manière dont la lumière colorée
scintille et vibre sur ces surfaces blanches permet d’ailleurs
de se rendre compte qu’il s’agit de vidéos.
Terike Haapoja traite dans son œuvre de choses et de phénomènes
situés au-delà du champ normal de notre perception.
Elle explore en même temps les possibilités d’utilisation,
comme moyen d’expression artistique, de techniques d’imagerie
développées afin de rendre visibles des phénomènes
invisibles à l’œil nu .
Community (« Communauté », 2007) fait appel à l’image
vidéo, captée par une caméra thermique, d’animaux
venant de rendre leur dernier souffle. Les sujets utilisés – chat,
chien, faisan, veau et cheval – ne sont cependant pas morts
pour l’art. Ils ont dû être achevés parce
qu’ils se mouraient de vieillesse ou avaient été,
par exemple, heurtés par des voitures.
Bien que la caméra thermique autorise différentes palettes
chromatiques, le but de Haapoja n’est pas de jouer avec les
couleurs. Elle utilise le spectre normal de l’arc-en-ciel,
en raison de sa simplicité et de son intelligibilité.
Au début de l’enregistrement vidéo, les points
chauds du corps se détachent en blanc et rouge ardent, les
zones plus froides en vert et dans le même bleu que le fond.
Le spectateur patient peut voir les contours relativement nets du
début s’estomper lentement à mesure que le corps
refroidit et que toutes les couleurs se rapprochent de la teinte
froide de l’arrière-plan. Pour le chat, le chien ou
le faisan, le processus est relativement rapide, pour le cheval le
temps se compte en heures.
L’un des aspects étonnants de l’œuvre de
Haapoja réside dans la lenteur de la disparition de l’image,
dans la durée de la trace laissée par la vie qui vient
de s’achever. On y trouve autant une incitation à s’interroger
sur la difficulté de percevoir le temps qu’un rappel
concret de l’entropie et de l’irréversibilité du
cours du temps. Rien ne revient jamais.
Dans Passing (« Passages, 2005 »), autre œuvre construite
selon le même principe, la caméra thermique a enregistré les
traces laissées par les gens dans les endroits où ils
se sont reposés. La marque des corps, aux couleurs de l’arc-en-ciel, évoque
toutes les traces invisibles que nous laissons autour de nous, sur
les sièges, les poignées de porte, les pièces
de monnaie.
Dans l’œuvre de Haapoja, les animaux et les personnes
sont des modèles, des silhouettes sans nom dépourvues
d’identité propre. C’est pourquoi l’attention
se détourne vite d’eux pour se concentrer sur ce qui
se passe entre l’image et le spectateur.
Une « caméra » thermique n’est pas une caméra,
elle ne reproduit pas la réalité visible. Elle a pour
fonction de rendre visible l’invisible et l’information
qu’elle fournit constitue plus une aide à la compréhension
qu’une image au sens traditionnel du terme. Il en va de même
pour l’échographe que l’artiste a utilisé dans
certaines de ses œuvres.
Haapoja ne s’attarde cependant pas à présenter
l’imagerie médicale ou militaire (deux domaines d’utilisation
de ces appareils électroniques). Elle entreprend directement
de réfléchir à la nature de l’information
transmise par l’appareil et à son effet sur le spectateur.
Haapoja nous conduit aux confins de la perception et de l’entendement.
Ses œuvres remettent en question le monopole de l’œil
et ouvrent des perspectives captivantes sur les différentes
dimensions de l’observation du temps et de la réalité.
Elles nous rappellent les limites de nos sens et de notre intelligence,
ainsi que les univers inconnus qui existent au-delà.
Timo Valjakka, écrivain et commissaire d’expositions
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