Œuvre unique, manifestation d’Art Brut
ou art des fous, le plancher de Jean, exposé de manière
permanente à l’hôpital Sainte-Anne à Paris,
est un cri qui ne peut laisser aucun de nous indifférent.
Sculpté par un homme atteint de schizophrénie, ces
quatre grandes pièces de bois, telles un testament, témoignent
d’une profonde souffrance.
Dans un souci de vérité documentaire, Martin d’Orgeval
a photographié le plancher de Jean comme il a été percé,
gravé, incisé : dans sa position horizontale d’origine.
Selon une perspective soit frontale soit axiale, il a saisi le plancher
non pas comme un tableau, mais comme un élément de la
vie quotidienne, le sol sur lequel on marche, on vit, et cela à la
lumière naturelle.
Le texte inscrit dans le bois prend d’emblée la forme
d’un réquisitoire féroce contre la religion, responsable
selon Jean de tous ses maux. Son champ sémantique, décrypté par
les photographies, mêle sérénité, agressivité,
haine et peur d’une conscience menacée. Des mots accumulés
qui disent la violence contenue et les obsessions d’un homme
muré en lui-même – culpabilité, guerre, mort,
paranoïa. La démarche de Martin d’Orgeval met aussi
au jour la brutalité des coups de couteau sur le bois, tous
les accidents et dérapages de la lame qui laissent deviner les
blessures corporelles. La matière trouée et entaillée
ainsi que les parties rongées par l’humidité ajoutent
au caractère torturé du personnage et finissent de donner
au plancher une dimension expressionniste.
Le regard de l’artiste nous conduit à la rencontre de
l’émotion et de l’esthétique : il est un
complément au regard médical.
Jean-Pierre Olié
Professeur à la faculté de médecine
Chef de service à l’hôpital Sainte-Anne
Extrait du livre Réquisitoire, Editions du Regard, 2007
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