“ Yves Chaudouët est probablement poète
autant qu’artiste. Voilà qui ne va pas faciliter les
choses. La réception de son travail est déjà assez
compliquée par le fait qu’il apparaît trop divers,
polymorphe à l’excès – comme si ça
pouvait être un défaut, non un caractère ”(1).
Anne Bertrand ne croit pas si bien dire.
Il est souvent difficile de saisir la démarche d’un artiste “ généraliste ” capable,
avec des outils différents, de donner forme à un langage
inédit. Et pour certains, la liberté consiste à ne
pas se laisser réduire à un style reconnaissable (un
produit ?). - Ernest T. ou Gilles Mahé nous reviennent en mémoire
- quitte à disparaître momentanément ou à passer
inaperçu pendant longtemps.
Pour le commissaire d’exposition, la tâche peut être
aussi délicate. J’en veux pour preuve les hésitations
sur le choix des œuvres, et même celui du titre fut l’occasion
de nombreux échanges tant les jeux de langage sont une occupation
qui lui est familière, elle aussi. Alors, par où prendre
cette œuvre plurielle, quel fil d’Ariane dérouler
?
Objectivement, nous avons
choisi le titre “ Panoramique ” pour
dire l’étendue du champ de vision, en référence
au cinéma, bien sûr, mais nous avons décidé de
l’utiliser comme un titre générique. Plutôt
qu’une exposition monographique quelconque, celle-ci est panoramique,
même si le point de vue proposé n’est pas dominant,
mais s’enfonce de plus en plus dans les ténèbres
des profondeurs.
Résumer en quelques lignes l’œuvre d’Yves
Chaudouët semble impossible. Récemment, certains essayèrent
de l’envisager par le biais de la musique, après que
d’autres aient tenté le nomadisme, le voyage, la fragmentation
parmi d’autres approches.
Puisqu’il décrit lui-même sa démarche comme “ enracinée
dans la littérature ”, je suggère d’être
simplement attentif à certains livres qu’il a lus, et à d’autres
qu’il a publié depuis quinze ans.
Parmi ses dix auteurs favoris, on trouve Herman Melville, Stéphane
Mallarmé et Alfred Jarry, ou encore Samuel Beckett, James
Joyce, John Cage et Lie Tseu, et, plus près de nous, Edward
Ruscha, l’inventeur des livres d’artistes(2). Ses racines
puisent donc dans le symbolisme, la pataphysique, le bouddhisme,
...et il considère le livre comme un espace plastique spécifique
de l’œuvre.
Sa bibliographie débute en 1989 avec le bien nommé “ Il
ne faut pas confondre monotype et célibataire ”.
Cinq ans plus tard, il édite un jeu de cartes postales (“ Dieu ”),
et deux modestes ouvrages aux titres évocateurs : “ Je
ne fais que passer ” (en hommage à l’homme qui
l’a élevé), “ The late late blues ” (dédié à Paul
Bley).
En 1996, il reprend un texte de Jean de la Fontaine (la vie d’Esope
le Phrygien), puis les années suivantes sortent “ Lichens ” et “ Suspens/Détails/Témoins ”,
livres qui combinent photographies et détails de monotypes.
En 2001, “ Suspens ” à nouveau, avec des textes
de Mallarmé, et “ My truck is a boat ” (mon camion
est un bateau). L’année suivante, “ Observers ” (observateurs),
un nouveau jeu de cartes postales paraît, avant la faste année
2003 où trois ouvrages très importants sont publiés
: “ Film ” (ensemble de cent monotypes), “ Où allons-nous
? et Que faisons-nous ? ” d’après John Cage, et “ Poisson
abyssal ” qui ouvre une nouvelle séquence de travail
de sculptures lumineuses évocatrices de l’univers sous-marin.
Ces trois livres sont des clés essentielles pour saisir les
méandres récents du parcours de l’artiste.
Dans cette exposition “ panoramique ”, on trouve des œuvres
très variées – images et sculptures - regroupées
par analogie formelle, parfois thématique, mais le plus souvent
par affinité de contrastes lumineux, sur un mode cinématographique.
L’exposition présente pour la première fois des
ensembles d’images (gravures anciennes, photographies en couleur,
peintures murales, tableaux, monotypes, dessins) de différentes époques,
aux thèmes (paysages, scènes d’intérieur,
portraits), formats et techniques divers, présentés
par blocs ou isolément, sans souci chronologique, qui, associés à des
sculptures, forment des ambiances, des climats, des micro-paysages.
Les titres de ses livres
semblent résonner dans les salles
: je ne fais que passer, suspens, observateurs, film, détails,
témoins, où allons-nous ?, poisson abyssal.
Mais, rassurez-vous, ce voyage filmique vers les profondeurs n’est
pas du tout oppressant. S’en dégage plutôt un
paisible sentiment de sérénité, d’humour
et de légèreté.
“ Yves Chaudouët transforme le monde en images qui frappent
et qui demeurent ”.
La formule d’Anne Bertrand est parfaite.
Yannick Miloux
(1) Anne Bertrand, 2006,
dans dépliant/invitation de l’exposition
ESBAM Marseille
(2) catalogue «Critique et utopie », Rennes – Limoges
2001
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