Tout Gilles Barbier est dans ce
titre d’exposition
: on est emporté par un nautile vertigineux et l’on
regarde l’état du monde à partir de sa cabine
de pilotage. Le monde ? Le grand naufrage, une apocalypse festive
et terrifi ante. Une luxuriance de thématiques ; le radeau
(de la Méduse), microcosme à lui tout seul, la mousse,
la chute, les moules, l’épiderme, le texte... Qu’est-ce
qu’on va emporter : la Cathédrale de Chartres, les éléphants,
Balzac, la théorie des quanta ? L’obsession constante
de Barbier étant la copie (le clonage) et la miniaturisation
; cette copie compressée… La copie comme « bégaiement
d’espace » ditil. C’est plus que de l’aviation.
On vogue en pleine science-fi ction (sa culture de base). « Le
vaisseau se déplie, dit-il, depuis ses points nodaux ».
On est dedans et dehors. C’est troué de partout. Mais
le trou, pour ce délirant logicien, n’est pas une absence
de matière !
Question de changements de vitesse. Un orifi ce, c’est de la
matière-vite, et le fromage, une matière idéale
pour Barbier, ou alors le terreau, taraudé par les lombrics.
Le ver de terre
é
tant pour Barbier l’image parfaite de l’individu humain
contemporain, c’est-à-dire le consommateur.
Le ver mange de sa naissance à sa mort. Il creuse et construit
son habitat en
mangeant et en digérant son propre réel. Mais le fromage
est selon Barbier aussi éloquent que le ver par sa fl exibilité cellulaire,
sa capacité à changer d’état, son impermanence.
Il y a une « Chambre des fromages » dans cette exposition
où Barbier évoque différentes scènes de
2001 de Kubrick, de l’émergence du sapiens à l’effacement
de la mémoire de l’ordinateur : "Stop Dave, I’m
afraid, my mind is going… " dit HAL .
Il faudrait des dizaines de pages (elles sont écrites et disponibles
sous forme d’un livre récent écrit en connivence
avec Gilles Barbier) pour témoigner de la surabondance hétérogène
d’une telle oeuvre. Barbier est l’artiste d’une multiplicité telle
qu’il aura même prévu une « réserve»,
ou « richesses entassées» au sein de l’exposition.
La nouvelle génération d ’artistes dont il est
l’un des plus brillants et féconds représentants
(avec Maurizio Cattelan, Wim Delvoye, Mike Kelley, Matthew Barney,
sans oublier leur père à tous : Paul McCarthy) ne se
limite pas au rôle de créateur solitaire traditionnel.
Barbier est un concepteur, scénariste, producteur et réalisateur
d’une sorte de cinéma à n dimensions. On y rencontre
les bulles de la bande dessinée et les phylactères de
Fra Angelico, la théoriedes fractales et le petit Larousse illustré,
les requins et des flatulences, les peaux de bananes et le surf californien,
etc… Mais jamais un tel opéra ne suggère les piètres
agglomérats citationnels du post-modernisme. La fraîcheur étonnante
de Barbier se nomme imagination. Il y avait trop longtemps que l’art
contemporain s’en était privé.
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