La montagne en vues
Avouons-le, le paysage reste une chose étrangère,
nous sommes terriblement seuls sous les arbres et parmi les ruisseaux
qui coulent. Seuls face à la mort, ne sommes-nous pas moins
abandonnés que seuls avec les arbres et le mystère
de cette vie qui n’est pas la nôtre, toute mystérieuse
que puisse être la mort ? Il semble que la nature nous ignore
même si nous l’étouffons sous ce que nous nommons
paysages urbains. Nous jouons à la dominer comme les enfants
jouent avec le feu, nous ne voyons la nature qu’à l’aune
de notre rapport à elle, ce qui éloigne son inquiétante
et énigmatique présence. Par usure et culture, nous
nous sommes adaptés au fait que la nature soit accessoire,
que sa réalité aille de soi et qu’il faille en
tirer parti le plus possible.
Pierre Canaguier, Thomas Chable, Beatrix von Conta, François
Deladerrière, face à la montagne, cherchent à nous
faire paraître sa profonde indifférence, ce qui est
sa beauté. Non pas comme les romantiques allemands qui l’aimaient
en lui tournant le dos pour mieux penser à elle. Fondamentalement
solitaire, chacun s’attache, avec ses partis-pris, ses points
de vue, à l’opacité du visible et aux fourmillements
du réel, à la lumière qui est entre les choses
et nous. Ils plongent dans la matière et l’espace qui
font de la montagne un objet et non plus un sujet, ils traquent l’abstraction
offerte par les oppositions blanches de la neige, noires du granit,
duveteuses du ciel. Ils jouent des traces et de la présence
de l’homme. Ils regardent sans ciller l’étrangeté de
cette nature, qui cherche par tous les moyens à las dominer,
ils la plient sous un battement de cil qui l’organise en temps
suspendu, en profondeur, en rebondissements plastiques, en nappes
de couleur et de noir et blanc.
La montagne est ici une image intérieure, où nos inquiétudes
d’absorption par le vide, le blanc, le noir, les formes triangulaires
enchevêtrées, trouvent leur écran. Nous sommes
devant des images qui, sous une apparente analogie, sont empreintes
du poids des écarts, des glissements de sens qui détournent
l’apparence, de beauté touchante. Touchante ne signifiant
pas que la beauté est le masque d’une maladresse constante,
mais qu’elle est le surgissement d’une qualité supplémentaire,
inouïe, qui lui confère des intervalles imprévisibles.
La montagne est, là, laboratoire de l’expression : à partir
de la matière brute, des émotions qu’elle donne,
du désir qu’elle inspire, les photographes transcendent
alors le primat du sujet pour saisir l’objet, “le fatal“.
“
Le fatal met les idées en échec, le fortuit les déroute.“ Georges
Braque
Jacques Damez le 8/01/06
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