Athanasios Argianas, Ulla von Brandenburg,
Kit Craig, Christian Frosi,
João Maria Gusmão + Pedro Paiva, Nick Laessing, Goshka
Macuga
Dans un désir d'ouverture à l'international,
La Galerie poursuit son programme de résidences pour
curateurs étrangers et accueille cette année Simone
Menegoi en résidence trois mois à Noisy-le-Sec
pour réaliser l'exposition « Fables du doute ».
Cette exposition explore les rapports qui, au 19ème siècle
et au cours d'une partie du 20ème siècle, ont
existé entre science, art et croyances irrationnelles (spiritisme,
magie…). Sept artistes européens,
dont beaucoup exposent pour la première fois en France, se
confrontent à cette dimension de
l'histoire culturelle en adoptant une position complexe et ambiguë,
où un certain recul n'exclut ni
l'attrait du passé ni le mystère.
On peut décrire ce positionnement en se référant à la
célèbre théorie esthétique de Samuel
Taylor
Coleridge. Le poète romantique anglais affirmait que le rapport
du lecteur à l'oeuvre de fiction se
fondait sur une « suspension de l'incrédulité » – un
abandon momentané de la faculté critique
permettant l'implication émotionnelle dans le récit.
Le titre paradoxal de l'exposition « Fables du
doute » fait allusion à la possibilité inverse
: il imagine un rapport à la narration reposant à la
fois sur
la croyance et sur le doute. La relation à l'oeuvre qu'il
propose n'est ni crédule ni simplement
sceptique, ni nostalgique ni indifférente, mais embrasse toutes
ces possibilités en même temps,
venant résoudre provisoirement leur antagonisme.
Au-delà de leur intérêt pour les rapports entre
science, art et irrationnel, les artistes de l'exposition
partagent certains choix esthétiques. Renonçant intentionnellement à la
technologie numérique, ils
privilégient des supports historiques comme la pellicule filmique
et le disque vinyle. Ils ont également
recours à la peinture et au dessin figuratifs, et parfois
aux médiums les plus anciens pour représenter
la réalité ou du moins en rendre l'illusion. Ces mêmes
artistes recréent encore des inventions et des
techniques qui, tombées dans l'obsolescence, redeviennent à nos
yeux inconnues et retrouvent un
pouvoir esthétique oublié.
Les oeuvres de l'exposition « Fables du doute » proposent
au spectateur d'établir un double rapport
avec leur contenu : d'un côté, elles nous invitent à prendre
conscience de la distance historique qui
nous sépare de certaines croyances et attitudes culturelles
; de l'autre, elles montrent la
persévérance de leur force d'attraction, témoignant
d'un désir contemporain pour l'irrationnel.
Parmi les inspirations d'Athanasios Argianas, on retrouve le design
des premiers instruments électroniques et les machines imaginées
par l'écrivain
Raymond Roussel, la sculpture abstraite des années vingt et l'art populaire. Ses peintures, sculptures
et compositions musicales évoquent un
univers parallèle dans lequel se révèlent des
liens insoupçonnés.
Ulla von Brandenburg s'intéresse à la relation qui
existe entre l'art et la magie dans son double
sens de prestidigitation et d'accès supposé au monde
surnaturel. Instruments d'illusion, la magie et
l'art maintiennent tous deux un halo de mystère par rapport à leur
essence et à leurs propres
mécanismes, jouant ainsi avec les attentes et les désirs
du spectateur. Ses aquarelles et dessins
muraux, ses performances et ses films en 16 mm font souvent référence
au 19ème siècle, où cette
affinité était plus forte et visible, mais aussi à l'art
qui a su l'exprimer plus que tous les autres : le
théâtre.
Kit Craig choisit des images liées aux croyances ésotériques
et en analyse la structure en les
traduisant par de petites sculptures abstraites d'argile, de bois,
de carton. Par la suite, il extrait de
celles-ci des dessins, réalisant ainsi un autre travail d'analyse
et de démystification. Dans ce double
passage, la charge de mystère des images originales est balayée.
Mais comme par vengeance, les
dessins s'emplissent d'une dimension inattendue : des objets étranges
apparaissent tels des
assemblages surréels, des machines dont le fonctionnement
semble incompréhensible, des
curiosités scientifiques...
Le point de départ du travail de Christian Frosi, sculpteur
et vidéaste, ne s'apparente pas aux objets
ou aux images, mais provient des croyances qui leur ont donné vie
et du rapport que nous
entretenons avec celles-ci. Tout en suivant ce principe, il confronte
des arguments scientifiques et
tente de mettre en avant leur contenu psychologique et émotif.
La sculpture Reconstruction
approximative d'une expérience de lévitation électrostatique
(2005) recrée toutes les conditions
nécessaires à une expérience de lévitation,
mais sans la réaliser réellement. Ce qui compte pour
l'artiste n'est pas le résultat concret, mais davantage les
attentes du spectateur, soient-elles déçues.
João Maria Gusmão et Pedro Paiva sont fascinés
par les origines : celles de la science
contemporaine, mais aussi celles des médiums et des techniques
d'expression. Leurs court films
muets en 16 mm, leurs photographies et leurs installations rejouent
l'état psychologique de stupeur
et d'admiration qu'un homme du début du 20ème siècle
aurait pu ressentir face aux innovations
technologiques et scientifiques – découvertes qui rendaient
plausible le fait de les associer à des
phénomènes présumés surnaturels, comme
la télékinésie ou le don d'invisibilité.
Nick Laessing revisite l'histoire de la science en se concentrant
sur ses aspects qui apparaissent
aujourd'hui comme marginaux voire fantaisistes. Il associe sa propre
figure d'artiste à celle du
scientifique amateur – un certain type de chercheur que la
spécialisation croissante de la profession
a fait disparaître, mais qui a été déterminant
pour le progrès de la science moderne. Avec ses
mécanismes et ses installations, il semble vouloir redécouvrir
de façon empirique, à travers
l'expérience directe, des lois physiques élémentaires
; par le biais de la vidéo, il documente des
figures scientifiques qui ont réellement existé, mais
de façon si excentrique qu'elles paraissent
aujourd'hui imaginaires.
La démarche de Goshka Macuga tend à dissoudre les barrières
entre artiste, collectionneur et
commissaire d'exposition. Elle crée des installations sophistiquées
dans lesquelles la pratique de
l'archivage et celle de la scénographie d'exposition s'éloignent
de leurs critères scientifiques
contemporains pour évoquer une logique de « cabinet
de curiosités ». Son installation Magic (2006)
présente deux cent quarante images de l'époque victorienne
tirées du livre MAGIC : Stage Illusions,
Special Effects and Tricks Photography (1898), un ouvrage célèbre
en son temps puisqu'il révélait la
plupart des astuces servant à la réalisation d'illusions
et de phénomènes surnaturels, devant un
objectif ou en public.
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