Gil Heitor Cortesão peint des lieux généralement
vides (appartements privés, ou lieux publics) qui, quoique
réalistes à première vue, suscitent un vague
sentiment de malaise.
L'étrangeté vient tout d'abord du fait qu'à chaque
fois se glisse dans ces lieux un élément qui sème
le trouble : un meuble qu'on aura peine à identifier, des
tableaux qui semblent se décrocher de leur mur, une vaste
surface sombre au milieu de la salle de réunion d'une assemblée
générale, une carte d'Europe esquissée sur le
mur d'un appartement moderniste.
Cette étrangeté est accrue par l'apparence perturbante
de l'image, semblable à une photographie qui aurait été usée.
Ce dernier effet est dû à l'emploi d'une plaque de plexiglas,
au revers de laquelle l'artiste pose la peinture. Cette plaque assure
le rendu lisse de l'oeuvre, tandis que la peinture, par derrière,
se charge de l'aspect non finito de l'image.
Ce n'est pas tout. Il faut aussi constater que l'artiste exécute
son geste avec une extrême minutie, comme s'il cherchait à reproduire
point par point les photographies qui lui servent de source de travail.
Mais cette précision ne parvient pas à rassurer le
spectateur. Des plaques de rouille, des reflets, des taches, dont
la présence est incompréhensible, rendent ces espaces
fantomatiques, comme s'ils avaient perdu leur usage et leur identité,
et comme si, sans explication, ils reculaient dans le temps.
Les couleurs elles-mêmes cèdent à l'effet d'usure,
délavées, pâlies au soleil. On pourrait penser
aussi que les images ont été artificiellement colorisées,
dans l'intention de faire croire à l'actualité de ce
qu'elles montrent — et qui, en réalité, ne résiste
pas à la disparition.
Ainsi, finalement, reçoit-on une double impression. Celle,
d'abord, d'avoir affaire à des lieux insituables dans le temps,
des lieux flottants et, comme dans certains rêves, empreints
de nostalgie et de mystère.
Mais on peut aussi se dire que ces images érodées sont
une réponse aux médias, comme si elles résultaient
d'une déperdition de ce que les représentations médiatiques
offrent de dramatique, d'attirant et de spectaculaire. Elle laissent
ainsi libre champ à la peinture elle-même et aux fissures
que celle-ci ouvre dans le réel.
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