Au regard des inquiétants objets et des
formes étranges qui en synthétisent
aujourd’hui le travail, l’imaginaire de Morgane Le Guillan
se nourrit
assurément des agissements de la biologie (voire de la microbiologie),
de
l’embryologie expérimentale comme de la mutagenèse.
Depuis une
dizaine d’années, cette artiste s’aventure ainsi
dans l’univers des sciences
du vivant pour y puiser les modèles et les prototypes de son
activité mais
aussi pour en stigmatiser, avec un subtil soupçon d’ironie,
les écarts les plus
sinistres (1).
De fait, ses premiers projets dénonçaient une mécanisation à outrance
de
l’individu et les exploitations abusives du corps selon des
finalités culturelles,
politiques ou économiques souvent frauduleuses. De fait, également,
Le
Guillan ne cesse de s’interroger sur le devenir du corps dont
la malléabilité,
infailliblement, se confirme chaque jour un peu plus. Les hybridations,
les
manipulations génétiques ou les mutations la mèneront
alors à s’intéresserà la fois aux prospections, plus clandestines, en bactériologie
(ou en
virologie), aux bouleversements en protistologie ou encore aux (récentes)
tentatives en immunologie. Une manière de rappeler, à la
suite de
Dominique Lestel, que « l’art biologique » ne repose
pas sur le vivant mais
plutôt sur les mécanismes du vivant (2).
Du corps réel, concret, évident, elle en explore l’organisme
jusqu’à en
extraire puis isoler quelques substrats, quelques cellules, des unités
fondamentales, morphologiques et fonctionnelles d’une originale
abstraction. Elle parvient à proposer une vision du corps
au-delà du corps.
Un corps (quasiment) irréel, fantasmatique, une pure construction
de
l’imaginaire. Un corps fictif et théorique, un corps
spéculatif devenu
envisageable par l’évolution scientifique qui, il faut
bien le reconnaître,é
largit considérablement la définition même du
corps humain.
Leucocytes, érythrocytes, astrocytes, oligodendrocytes, autant
de cellules
arachnéennes qui, certes, fournissent à Morgane Le
Guillan le motif d’une
recherche approfondie sur les matières, les formes et les
textures de ses
objets, par ailleurs aisément transportables et manipulables,
d’une qualité suggérant toujours souplesse et sensualité, où le
sentiment d’attraction se
mesure à celui de répulsion. Mais, surtout, ces cellules
lui fournissent le
moyen de certifier que rien ne commence ou ne s’arrête à la
peau. Car
l’ambivalence du travail se trouve bien là : chaque
pièce, chaque oeuvre,
dans sa visibilité, nie toute frontière entre un dehors
et un dedans (du
corps), ne présente aucun maniement logique en-soi (cf. Les
Tores, sortes
de sphincters sans début ni fin, expansibles à volonté)
ou ne renvoie à une
fonction (ou à une propriété) rationnelle déterminée
(cf. Le lit rose). Le sens,
donc, se dérobe constamment. A la fois ouverte et fermée,
chaque
proposition n’offre, heureusement, jamais de souveraine signification
et sait
rester un récit pour tout le monde (de l’artiste au
spectateur). Ici, les objets
ne décident de rien, ils « sont laissés à l’état
manifeste de devenir, de forme
au travail. La transformation inhérente au vocabulaire plastique
trouve son état factuel dans l’état rendu toujours
plus fluctuant de la perception du
spectateur » (3). Au fond, l’ensemble du travail de Morgane
Le Guillan, des
pseudo-prothèses au parc pour enfants, nous pose insidieusement
une
question horriblement complexe mais tellement actuelle : « comment
reconstituer la personnalité d’un individu à travers
le discours biomédical
post-moderne ? »…
Rémy Fenzy
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