Genève, mai 2006.- Depuis plus de trente ans, l'œuvre
de la céramiste américaine Betty Woodman ne cesse de
s'affirmer comme l'une des plus remarquées sur la scène
internationale pour son originalité constamment renouvelée.
Le Musée Ariana s'est associé au Museu Nacional do
Azulejo de Lisbonne pour rendre hommage à cette jeune artiste
de soixante-quinze ans en créant cette exposition, présentée
dans la capitale portugaise l'hiver dernier. La version genevoise
de l'événement aura en quelque sorte son pendant américain,
puisque le Metropolitan Museum of Art de New York propose depuis
le 24 avril une rétrospective Betty Woodman.
Née à Norwalk (Connecticut) en 1930, Elizabeth Abrahams
Woodman suivit une formation céramique classique au tournant
des années 1950. Pendant une vingtaine d'années, elle
vivra l'existence d'une potière, heureuse de façonner
des objets du quotidien, parce que « utiliser de beaux objets
faits à la main rend les gens meilleurs ». Passionnément
impliquée dans son activité, Betty Woodman explorera
avec une curiosité intense les manifestations les plus diverses
de l'art du potier, à toutes les époques et dans toutes
les civilisations. Notamment lors de ses premiers séjours
en Italie. Ses contacts avec la poterie étrusque ou romaine
et avec la tradition de la majolique italienne inspireront son imaginaire
formel, tout en stimulant son goût pour une polychromie lumineuse.
Depuis 1967, l'artiste
partage son temps entre New York et la Toscane. Deux lieux privilégiés qui nourrissent sa puissance
créatrice : New York et son énergie, sa sophistication,
ses excès et son sens du métissage culturel ; la Toscane
et son soleil, la douceur de vivre, les traces omniprésentes
de l'Histoire et de la quête du Beau.
À partir des années 1970, ses pots adoptèrent
des formes et des dimensions sculpturales, tandis que la couleur
s'emparait de leur surface, en taches informes d'abord, puis en motifs
peints. De plus en plus, les récipients de Woodman s'éloigneront
de leur vocation utilitaire pour se réclamer d'une expression
plastique autonome. Les vases se sont décomposés, projetés
dans l'espace, se sont prolongés par des fragments bidimensionnels
accrochés au mur, comme des ombres portées colorées,
qui composaient à leur tour une sorte de « peinture
céramique ».
L'œuvre de Betty Woodman rayonne, tout comme son auteur, d’une
vitalité lumineuse et enjouée. Au premier abord, le
spectateur est emmené dans une valse de formes en mouvement,
enveloppé par un jaillissement de couleurs, comme porté par
une joyeuse éruption. Puis, retrouvant la maîtrise de
son regard, il commence à découvrir l'étonnante
complexité du spectacle qui se déroule devant ses yeux.
Et s'il prend le temps de bien regarder, il percevra d'abord la présence
d'une potière devenue artiste, d'une artiste fière
d'avoir été potière.
Si ce travail exprime à l'évidence la joie de vivre
et de créer (et notamment le plaisir de manipuler l'argile),
il ne saurait être réduit à l'expression d'un
hédonisme primaire. C'est vrai que l'œuvre de Woodman
révèle d'abord une gestuelle, spontanée et vigoureuse
(typique d'une certaine attitude américaine vis-à-vis
du travail céramique ? plus soucieuse de spontanéité que
de finition soignée). Dans la manière de façonner
la terre, dans la manière de peindre, sur la terre et autour
de la terre. Or ce tempérament est régi par une pensée
subtile et par un langage plastique hautement élaboré,
où l'artiste joue à superposer les niveaux de lecture
et à transgresser les cloisonnements catégoriels. Pas
question pour le spectateur de se laisser bercer dans une contemplation
tranquille ! Son regard, au contraire, est soumis à une gymnastique
vivifiante qui le fait passer constamment du tridimensionnel au bidimensionnel,
de la sculpture à la peinture, de la sculpture peinte à la
peinture sculptée. Même les vides laissés entre
les volumes et les surfaces sont signifiants et suggèrent
des formes.
Le récipient tourné reste le sujet central et récurrent
: des vases et des pots plus grands que nature, métaphores
universelles et immémoriales de l'Humanité. L'artiste
cultive les voyages, son œuvre est un voyage, qui nous transporte
dans le temps et dans l'espace en de fulgurants raccourcis. Une alchimie
visuelle bien de notre temps où se télescopent des
réminiscences de l'histoire universelle de la poterie, des
procédés de décomposition cubistes, des audaces
chromatiques dignes du fauvisme, des citations de Gauguin ou de Matisse,
l'atmosphère des églises de la Rome baroque ou le charme
exotique d'un kimono japonais.
L'œuvre de Betty Woodman reflète une vision globalisante
du monde et de la culture. Un modèle de globalisation joyeux,
empreint d'une profonde humanité.
Commissaire de l'exposition
: Roland Blaettler, conservateur au Musée Ariana