Le travail de Jakob Gautel est un regard sur le monde,
ou plus encore il est un " processus miraculeux ", révélateur
de l'essence des choses, qui nous autorise à voir la part
cachée et par là même donne une autre idée
de notre environnement, face à soi et à l'autre.
Plus précisément, entre apparence et essence, il s'agit
d'une exploration de la perception des évènements et
des choses, de ses modes de captation, de transmission, voire de
déformation : s'agit-il d'une image fictionnelle, d'une image
réelle, quelle est la part de mémoire, celle d'étonnement
ou de certitude ….
"
J'aime semer le doute dans notre perception habituelle du monde.
Je veux remettre en cause et demander : Pourquoi ? Et pourquoi pas
autrement ? … " aime à dire Jakob Gautel.
Pour rendre visible ces visées, ces focus - car c'est bien
le propos de l'image et de son souvenir qu'il interroge - il utilise
différents médiums principalement liés à l'image
- encore -, le son, l'installation mais aussi " l'action " dans
des performances dont un film vidéo en est la trace.
L'artiste s'éloigne volontiers des lieux conventionnels de
l'art pour prendre place dans l'espace public. Ces interventions
interrogent la place de l'artiste dans la ville et par là,
la place de l'homme dans son environnement.
En amont et pour fondement récurent de la mise en œuvre
du travail de Jakob Gautel : le monde, l'autre, le miroir, la mémoire
; avec pour objet : donner à voir, rendre visible, questionner,
révéler de nouveaux possibles.
De cette réflexion et ce questionnement naissent deux modalités
de résultats dans l'œuvre de Jakob Gautel.
L'une est ténue, sensible. Elle affleure, entraîne
vers un voyage poétique et révélateur de nouvelles
images ou de nouveaux vécus.
En 1992-1997, Jakob Gautel coréalise avec l'artiste Jason
Karaïndros le détecteur d'anges, et nous convie à un
moment suspendu et délicat. Un dispositif lumineux n'est rendu
visible que lorsque le silence est total, luminosité furtive
prête à nous quitter à nouveau au moindre bruit.
Une occasion de se couper de la mobilité sonore et visuelle
ambiante, de s'arrêter, … " d'entendre " et
de voir. Un instant précieux et fragile - comme l'objet présenté sous
sa cloche de verre.
Dans la vidéo La lune (2003) une image nous transporte vers
un voyage dont l'évolution temporelle infinitésimale
entraîne vers … le néant … ou la vie.
Pour La Médina de Tunis, il révèle cette fois
un théâtre d'ombres vidéographiées - l'image
de l'autre, notre image - dont les effets varient au rythme du jour
et de la nuit.
Dans tous les cas, les œuvres engagent une observation attentive
et non impatiente. Acuité et altérité qualifient
ce travail.
En même temps, Jakob Gautel n'hésite pas à pointer
du doigt, et de façon radicale quelques unes des questions
sociétales qui nous entourent.
En 1991, après la transformation des bancs en chaises individuelles
et séparées dans certains espaces publics, il met en
place des autocollants qui " attribuent " aux sans abris
certains sièges situés sur les quais de métro.
Les assises sont désormais nommées " réservés
aux sans abris " face au malaise ou à l'hésitation
de certains passagers.
Pour la famille Erignac il s'engage dans l'élaboration d'un
commande en mémoire du juge, à travers une sélection
de citations qui " habitaient " et accompagnaient cet homme
durant sa vie. Ces extraits d'auteurs célèbres s'inscrivent
par des plaques de laiton gravées, sur les bancs de la Place
Erignac à Paris. Ils nous arrêtent et nous questionnent.
Entre poésie et engagement, délicatesse et force de
proposition, parfois l'ensemble à la fois, une puissance et
une justesse de propos installent une situation de " doute " et
de volonté de faire, qui nous tiennent éveillés … entre
action et utopie.
A La Maréchalerie Jakob Gautel présente Savoir Pouvoir,
deux œuvres qui mettent en exergue la puissance et l'aura du
domaine du Château de Versailles et de son histoire.
Une sculpture, sorte de Tour de Babel, s'élève sur
3,50 mètres par l'accumulation organisée d'une multitude
de livres.
L'image d'une ascension spirituelle, d'un monument sanctuaire, un
clocher, un minaret, une ziggurat ?
L'image d'un monument à l'hyper savoir est aussi l'image de
la mémoire de la langue unique permettant à une collectivité de
s'unir pour de grands projets, … et jusqu'à l'idée
de la pensée unique … !
S'y confronte l'idée du bucher et de l'autodafé comme
l'isolement des limites de la transmission et du partage des connaissances
contre le pouvoir d'une ascension spirituelle.
Un film, réalisé dans les jardins du Château
de Versailles, présente une autre image relative à la
puissance du pouvoir et à la perte du savoir …
En référence au Cuirrassier Potemkine réalisé par
Sergueï Eisenstein en 1925, Jakob Gautel révèle
le rôle d'intellectuels, révolutionnaires, avant-gardistes,
libertins, dont certaines œuvres sont censurées voire
détruites (autodafé, interdiction de publication, condamnation à mort,
emprisonnement).
Pour le film, une poussette d'enfants des années 50 dévale
les escaliers menant à l'Orangerie pour révéler
dans sa chute de nouvelles images.
Le film est réalisé en partenariat avec un groupe d'étudiants
de 3ème années de l'Ecole nationale supérieure
d'architecture de Versailles dans le cadre d'un workshop proposé par
l'artiste invité en collaboration avec Christian Bessette,
enseignant en arts plastiques à l'Ecole d'architecture.
Une édition, livre d'artiste, présente le travail
mené à La Maréchalerie mais aussi des réflexions
plus anciennes avec une mise en forme particulière, et conforte
cette idée de manipulation et transformation des images si
chères à Jakob Gautel.