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Jean-Claude Palisse, Haute tension
“ Des personnages, de face, le regard aveuglant de solitude,
nous intiment que l’aveuglement est vision, vision qui n’est
plus possibilité de voir, mais impossibilité de ne
pas voir. Ces regards sont des formes qui cheminent vers la parole,
des formes qui pensent jusqu’à proposer de nous regarder
en face. Nous voici dans un face à face avec des noirs d’encre
et des ombres blanches qui, dans leurs luttes, tracent la fatale
beauté des images d’où un monde se lève
sans perspective, comme si on l’avait supprimée et où le
seul point de fuite est la spectateur. Devant ces portraits, l’abîme
des regards, l’inquiétude des visages nous tiennent,
nous retiennent, nous repoussent vers ce que nous sommes, nous retournent
vers nous, pas de fuite possible. Ici, la lumière rassemble
ses forces pour vaincre par irradiation, la mutité des personnages,
leur silence, pour dessiller nos yeux et ouvrir notre vue hors de
nous, pour dire : « je vous regarde comme on regarde l’impossible ». Les
quatre cadres noirs qui, joints les uns aux autres, constituent
un seul portrait, par leurs moulures saillantes
et parfaitement
dessinées,
jouent le point de mire dans lequel chacun des personnages est tenu.
La précision de cette croix de visée les met à distance,
ils n’arrivent pas à conquérir leur totale netteté,
le flou dans lequel ils restent trahit leur solitude déchirée
de colère interrogative. Le
noir et blanc, le grain lisse, amènent les formes estompées
par l’étirement de la matière photographique à passer
du contour à la surface, ce qui interroge la réalité des
scènes. Ces personnages n’appartiennent ni au quotidien,
même s’ils l’évoquent, ni au cinéma,
ni à la publicité, ils sont les cibles de notre conscience.
Et nous, les voyeurs, sommes-nous rassurés par le confort
d’être du bon côté du viseur ? Ne sommes-nous
pas les acteurs de ces écrans sous haute tension ? ” |
Lionel
Fourneaux, La mort dans l’âme
Dans ce qui m’occupe depuis quelques années - la lecture,
collecte et le recyclage de ce trop d’images déversé à l’envi
et jusqu’à l’aveuglement par les média -
je ne pouvais épargner certains moments de mon travail dont
les épreuves ne dérangeaient pourtant personne, à l’ombre,
dans leur boîte. Dans l’attente peut-être d’une
opportunité, une occasion de voir le jour. Mais pas telles quelles,
reprises dans le jeu du déplacement qui en modifie à la
fois la destination et le sens. Mises à l’épreuve
!
Ainsi, la pièce La mort dans l’âme (2000) repose
sur une manipulation non plus optique (Peau de chagrin, Chambre close...),
mais physique d’un film issu d’une séance de portrait
ancienne. C’est la surface/matière même du support
photographique (le négatif) qui est attaquée ici, avec
une violence ravie, par la main et le papier de verre. Il a fallu à ce
moment là que cette main griffe avec une sorte de hargne la
respectable pellicule. Ah, la spontanéité et l’inexplicable
du geste ! Le grain de sable. Contre le processus de la machine photographique
dont on sait qu’il est asservi, conçu pour produire
efficacement des images lisses, ressemblantes. Contre la mollesse
qui nous guette, nous gagne. Contre et pour l’image photographique,
ce si peu de matière qui sait si bien nous leurrer. Pour une
mise au point réglée maintenant au plus près,
sur la cicatrice inscrite. A même la peau, à même
la photographie, stigmatisée, désignée. Le geste
aurait pu être accompli la mort dans l’âme, s’il
ne m’avait pas procuré l’intense sentiment d’une émancipation.
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