Pendant
l’été, et jusqu’au
24 octobre, l’artiste Cécile Bart a répondu à l’invitation
du Frac Bourgogne en investissant la salle dans son intégralité.
Par la mise en place de peintures/écrans, qu’elle utilise
depuis la fin des années 1980, elle invite le spectateur à vivre
l’expérience du regard, non pas comme une chose détachée
du monde, mais faisant pleinement corps avec lui. Intitulée
Suspens, cette exposition explore plus particulièrement la
sensation de poids et d’élévation, avec la dynamique
propre au travail de Cécile Bart. L’espace, le corps,
la lumière, la couleur jouent de leurs interactions et invitent
le spectateur à vivre une expérience à la fois
dense et légère, concentrée et joyeuse.
Pour son exposition
au Frac Bourgogne, Cécile Bart met en
scène des peintures/écrans dans l’espace, prolongement
d’un propos engagé avec les expositions Habiter (à la
Villa Arson à Nice en 1995) et Tanzen (à la Kunsthaus
d’Aarau en 1998). Pour ces projets, qu’elle évoque à propos
de celui de Dijon, les peintures étaient tour à tour
décors, puis corps qui se déplacent, et les expositions
des scènes construites par la présence des peintures, à laquelle
venait se mêler celle des visiteurs.
En effet, la
peinture de Cécile Bart est un outil sensible
pour explorer la réalité d’un lieu, et tout ce
qui l’anime. Elle mène cette investigation par des associations
de cadrages dans l’espace, qu’elle nomme les peintures/écrans.
Il s’agit de châssis d’aluminium, de tailles variables,
tendus de voile Plein Jour, peint à la main, de couleurs diverses.
Le choix de ce support pour la peinture est essentiel. Il est peint,
puis essuyé, autant de fois qu’il est nécessaire
pour obtenir la densité de couleur attendue. Une fois tendu
sur châssis puis placé dans l’espace, il reste
translucide et peut être traversé par la lumière
et le regard. Sa matérialité écarte d’emblée
l’autonomie du tableau, car il est presque impossible de regarder
la couleur seule. S’y projettent tous les événements
qui entrent dans le cadre, d’autres châssis et d’autres
couleurs par transparence, la présence du lieu, de la singularité de
son architecture et de sa lumière, celle encore des autres
visiteurs.
Pour l’exposition à Dijon, Cécile Bart a travaillé la
vision panoramique qu’offre la salle depuis l’entrée,
ainsi que sa profondeur, en lien avec la lumière zénithale
qui baigne le lieu. Ainsi le visiteur peut choisir de rester juste
au bord, sans beaucoup de recul, comme aux premiers rangs d’une
salle de spectacle ou de cinéma. Il peut regarder depuis cet
extérieur proche ou entrer sur scène, se plonger dans
l’œuvre. Dans les deux cas, il n’est pas statique,
mais invité à se déplacer, et son regard joue
avec les formes colorées en suspension dans l’espace.
Ainsi « voir n’est plus une fonction passive de l’oeil
qui enregistre fidèlement le réel, mais une activité productive
qui s’inscrit dans la durée 1 ». Les formes en
suspens, restent dans une certaine irrésolution, dans l’espace
(tendre vers le sol ou s’élever), mais aussi dans le
temps, à la manière d’une image arrêtée
au cinéma, domaine cher à l’artiste.
La perception
suscitée par chaque peinture écran est
nourrie et sans cesse transformée par l’ensemble de
la disposition dans l’espace. En effet, les peintures/écrans
s’inscrivent dans un lieu. Cécile Bart aime à faire
référence à la mise en scène plutôt
qu’à l’installation. Cette référence
au spectacle vivant souligne le fait que l’œuvre n’existe
réellement que dans l’expérience du visiteur,
dans une réalité qui intègre la temporalité. « Le
spectateur idéal serait celui qui prendrait du temps, trouverait
son rythme. La perception de l’œuvre se modifierait au
cour d’un déplacement “ longue durée ” avec
des temps d’arrêt, des réajustements… C’est
comme un repérage. On appréhende un lieu, on se disperse
et puis on trouve 2. »
Cécile Bart conçoit ses expositions par une organisation
précise des peintures/écrans. Les collages préparatoires,
et les maquettes, disent l’importance de ces combinaisons dans
l’espace. Dans l’exposition elle-même, la matérialité du
dispositif est assumée comme constitutive de l’œuvre.
Elle permet de produire l’éclat, le jaillissement, l’énergie,
la légèreté.
Cette procédure concrète n’est pas pour autant
autoritaire ou fermée. Car, d’une part l’œuvre
ne prend pas tout l’espace, il y a des trous, des hors-champs.
D’autre part, l’artiste la laisse ouverte à ce
qui peut advenir, et ne cherche pas à anticiper tout ce qui
viendra l’animer, en particulier la nature des déplacements
du visiteur, les jeux infinis de la lumière.
C’est pourquoi, les interventions de Cécile Bart inscrivent
des questions propres à l’abstraction, d’organisation
de formes colorées dans l’espace, dans le contexte d’aujourd’hui.
En intégrant le corps du spectateur, la temporalité propre à ses
déplacements, les modulations de la lumière du jour,
les interactions multiples avec le lieu, Cécile Bart inscrit
la peinture de plain pied dans le monde, ouverte à l’événement
qui la traverse, sans l’y fixer.
Claire Legrand
directrice adjointe, responsable du service des publics du Frac Bourgogne
1. Pascal Rousseau, « Optisserie », in Cécile
Bart, Plein jour, Les presses du réel, Dijon, 2008, p. 302.
2. Cécile Bart, Tanzen, Aargauer Kunsthaus Aarau, 1998, p.
36.
Cécile BART
vit et travaille à Marsannay-la-Côte (FR).
www.cecilebart.com
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