Le Volume de l’image
C’est de plus en plus naturellement que l’image est
devenue aujourd’hui le support essentiel de toutes communications.
Les médias s’appuient sur elle pour définir la
réalité, à tel point que là où il
n’y a pas d’images, il n’y a pas d’informations.
L’aspect condensé et immédiat de l’image
est absorbé comme une synthèse, sans perte, de ce qu’il
faut savoir. Elle transmet notre histoire collective, organise pour
nous une sorte de « new way of live ». Le rêve
ne se situe plus sur un continent lointain mais dans la géographie
de l’image.
L’image est au cœur de nos cultures. Maîtriser les
codes de l’image, c’est mieux comprendre nos sociétés.
Inventer de nouvelles mécaniques de l’image c’est écrire
les modes d’expressions sociales et culturelles de demain.
Cette recherche, cette analyse doit permettre d’appréhender
le fond de la forme, cette forme riche et bruyante de l’imagerie
contemporaine. L’image est une illusion du tout, un savoir
morcelé, une réalité schizophrène qui
se voudrait à la fois empreinte du temps et fille aînée
de la technologie.
Cette brutale coupure au temps qu’a influé la technologie à l’image,
les nouvelles pratiques de modélisation informatique, modifie
notre perception de la réalité : l’image n’est
plus le témoignage de la réalité, mais une réalité à part
entière. L’image n’a plus vocation à illustrer
symboliquement notre culture comme « l’angélus
de nos campagnes », elle fabrique une culture à part
entière. Là où la culture se définissait
par une activité sociale mise en commun, l’image invente
une réalité dématérialisée, où le
rêve, le fantasme supplante le vécu. Notre société se
dématérialise. Il n’y a plus d’objets culte,
mais un culte de l’image de l’objet. Mon travail de fabrication
d’images et d’objets est au cœur de cette réflexion.
Dans son discours inaugural de l’exposition universelle de
Londres en 1851, le Prince Albert annonçait les profonds changements
de la société occidentale liés aux progrès
des nouvelles technologies. Pourtant ces progrès annoncés
sur la capacité de production, de fabrication en série
de biens de consommation courante n’ont été réels
qu’au milieu du vingtième siècle. Aujourd’hui
la situation est tout autre. L’afflux de nouvelles technologies
est si dense et quotidien qu’il précède tout
effet d’annonce. La puissante industrie du disque s’est
vue dépassée par les multiples possibilités
de téléchargement de musique sur Internet.
Saisir la réalité au présent, c’est avant
tout percevoir l’avenir. Ce constat de l’évolution
des technologies et de cette "brouille" de l’image
me poussent à penser que les enjeux de l’art ne sont
pas liés directement au progrès, mais à l’identité humaine
et philosophique que nos sociétés sont en mesure de
développer à travers lui. Définir un projet
politique fort, interroger nos utopies en dévoilant nos illusions,
c’est pouvoir répondre en temps réel au progrès.
Depuis une quinzaine d’année, je suis membre actif
de la communauté Emmaüs de Dijon. Je me suis toujours
amusé de constater l’écart qu’il y a entre
la personnalité des compagnons que je connais, et la perception
qu’en ont les clients qui viennent à la communauté.
La nécessité qu’ont ces personnes à enfermer
les compagnons dans une image singulière, celle de la précarité,
nous enseigne beaucoup sur nos modes de communication. Oublié l’individu
: l’humour de l’un, la fantaisie de l’autre, le
caractériel, le patient ou le rêveur, tous sont précaires.
De cette réalité ainsi simplifiée, tous se rassurent
sur leur non-appartenance à ce groupe humain : cette exclusion
n’est pas la leur. Conscient de cet égarement social
qui s’opère face à l’étranger, de
cette nécessité à ranger l’autre dans
une case où le collectif a valeur d’individualité,
j’ai voulu interroger ce mécanisme d’identification
dans mon travail artistique. Considérons, comme je l’ai
développé précédemment, que l’image
n’a plus vocation de témoignage autonome, alors nous
pouvons dire de la même manière, que toute pensée
ou concept construit sur le modèle de l’image (ex :
le stéréotype) ne peut être représentatif
que de lui-même. Quand un visage est marqué par les
rides de la souffrance, le portrait se fige sur ces blessures et
le visage se fait masque.
Dans mon travail de portrait photographique, j’ai invité certains
amis, compagnons d’Emmaüs, à jouer avec ce "masque" dans
des mises en scène ludiques. En intégrant ces visages
et ces corps dans ces fictions burlesques, je contredis l’image
de la souffrance. Dans l’addition rire plus souffrance, on
ne peut être sûr de ce qui dominera le résultat.
Jouer ainsi de son image, c’est résister à l’enfermement
par l’image, jouer à sa souffrance c’est résister à ce
même cloisonnement. Ce jeu est un portrait de représentation,
désincarné, où l’image ne vaut que pour
elle-même : sa réalité plastique. Mais ce jeu
est aussi un portrait psychologique, incarné, où l’individu
prête la biographie de son visage à une mise en scène
organisée autour de lui. Cette incarnation ne se construit
pas dans les codes visuels, mais dans la générosité,
le plaisir, la complicité avec laquelle l’individu se
prête au jeu.
L’image dématérialise la réalité.
En s’identifiant à cette alchimie, l’homme oublie
la réalité de son corps. Le temps du progrès
n’est pas celui du corps. Quand hier, celui qui déclarait
que la terre était ronde avait besoin d’une vie pour
la parcourir et convaincre, aujourd’hui tous sont incrédules
lorsqu’on leur annonce une maladie sans vaccin. L’homme
tente naïvement d’oublier sa mortalité. Que sont
les utopies lorsque tous portent comme déjà acquis
les progrès de demain. Une utopie ne peut se construire que
dans la conscience de sa perte.
Pour cette raison et non par un quelconque amour
de la vieille chose, j’ai développé dans mon travail l’utilisation
d’objets récupérés ou chinés. Ce
bricolage, langage universel, réintègre l’objet
brisé ou jeté dans un cycle. La fabrication se fait
dans l’ingéniosité de la débrouille. Ce
bricolage n’a pas de nostalgie, mais une filiation, comme dans
mes photographies, aux plaisirs des jeux d’enfants.
Un monde où lorsque l’on n’a pas « la chose » on
la crée et lorsque l’on n’est pas cette chose,
on la joue. Dans ce bricolage, la maîtrise de la mort ou de
la vie de l’objet transite par le corps, l’expérimentation,
la manipulation, le faire. Dans une société d’objets
usinés dont l’épure ne tolère ni perte,
ni maladresse, où tout est rentabilisé visuellement, économiquement,
le bricolage s’apparente à un anachronisme. Pourtant
son esthétique bruyante, lointaine de toute perfection révèle
plus que l’objet. Là où l’objet industriel
efface le corps qui construit pour favoriser le corps social, culturel
et économique, le bricolage révèle le corps
temporel, une imperfection : notre mortalité. Quand un objet
bricolé rejoint comme accessoire mes mises en scènes
photographiques il perd la matérialité et la spatialité qu’il
partageait avec le spectateur. Pourtant cette réalité matérielle
subsiste dans l’expression des techniques et des matériaux
utilisés. Le bricolage est une complicité partagée,
une expérience sociale reconnue par chacun. Même absorbé dans
une image, le bricolage ne perd jamais sa réalité mécanique,
sa temporalité, son identité. Ce bricolage devient
le vecteur d’analyse de l’image et des réalités
dont elle se construit.
Dans mon travail, on joue deux fois : « jouer à... » et « se
jouer de... ». Jouer à la guerre, fabriquer de fausses
armes à feu, des jouets bricolés, intègre plus
durement que l’image d’une vraie arme, la violence et
la mort. Quand l’objet est factice, il devient plus qu’un
objet utilitaire, un état d’esprit. Ce jeu de la violence
devient une violence et pose à nouveau le problème
de la réalité.
Harald Fernagu
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