Petit Bulletin : On vous connaît en tant
que dessinateur, écrivain et musicien, peu en tant que «plasticien».
Fabio Viscogliosi : Pendant longtemps je n’ai pas exposé et
je me suis consacré au graphisme, aux livres et à la
musique. Mais mon activité artistique remonte à l’adolescence
déjà (je faisais des maquettes, de faux livres…)
et j’ai une formation en arts appliqués. Le bricolage
fait partie aussi des fondamentaux de mon éducation. Depuis
3 ou 4 ans, j’expose ici et là, cela est lié au
hasard de rencontres. Ceci dit, toutes mes activités sont connectées
entre elles : je retrouve dans la sculpture ou dans les images exposées
des choses que je cherche depuis longtemps : le hasard, l’idée
de parcours et de déplacement, la lenteur, une sorte aussi de
métaphysique du dérisoire… Dessins, disques, sculptures
et autres objets dessinent un grand ensemble, un paysage.
Vous présentez à la Salle de Bains de nombreux objets
et sculptures, mais aussi une vidéo-diaporama égrenant
des images noir et blanc…
Pour ce diaporama, j’ai re-photographié, vite et sans
souci technique, des images, des documents existants... Ce sont des
photographies furtives sur des morceaux d’images qui me plaisent
et je crée ainsi une seconde génération, une
banque d’images provenant de sources multiples. On les voit
dans l’exposition comme à travers des jumelles, en hommage
aux vieux films de cinéma et tout simplement parce que je
les regarde comme ça. Elles ont aussi un lien avec le livre
de Raymond Roussel, La Vue, qui décrit l’intérieur
d’une bouteille d’encre comme s’il s’agissait
d’un lac, en maintenant ces deux réalités en
parallèle, sans que l’une prenne le pas sur l’autre.
Il y a deux familles d’images dans ce diaporama : des images
de la nature, du ciel ou d’espaces vides, et d’autres
images qui sont extraites de films de Melville ou de Bresson par
exemple. Je traque dans ces films des moments creux, avant que les
personnages n’entrent dans le cadre ; tout comme dans la nature
je recherche souvent des moments flottants, neutres. Toutes ces images
se mêlent entre elles, se répandent et se neutralisent.
J’aime beaucoup l’idée du «neutre» chez
Roland Barthes, qui consiste en littérature à ne pas
prendre d’option tranchée, à se dégager
de toute réduction de sens a priori. J’aime voir mes œuvres
apparaître physiquement sans idée résolue, fixe.
Je prends plaisir à tourner autour. Elles n’ont pas
de signification définitive, littérale, directe. J’évite
le sens prédéfini car je crois qu’il empêche
de regarder les œuvres. Les images projetées dans mon
diaporama peuvent par exemple tout aussi bien être réconfortantes
qu’effrayantes.
Vous dites néanmoins y trouver un certain
apaisement ?
Par nature, personnellement, j’essaye d’être réconforté.
Mais j’ai envie d’objets qui apportent une forme de réconfort
souterrain, doux, parvenant au spectateur comme par surprise. Dans
mes maquettes d’architectures sans fonction («Gimme Shelter»),
il y a cette idée de chantier et de refuge après une
tempête ou une catastrophe. La notion de refuge est très
présente dans mon histoire. Cela renvoie aussi au titre de
l’exposition (Je suis pour tout ce qui aide à traverser
la nuit {que ce soit des prières, des tranquillisants ou une
bouteille de Jack Daniel’s}) : c’est un pied de nez ou
une bravade, avec en plus l’idée de traverser la nuit
physiquement, réellement. J’ai vécu moi-même
une catastrophe, l’accident tragique de mes parents, et je
navigue toujours entre inquiétude et réconfort. J’essaye
de créer des objets qui puissent relever du réconfort,
mais sans tomber dans la distraction ou le divertissement. Dans toutes
mes activités, on retrouve cette même démarche.
Démarche où je cherche en même temps à me
débarrasser de ma volonté personnelle, des mes propres
opinions, à ouvrir les possibilités du sens.
Vous avez réalisé aussi une série de vrais-faux
Que Sais-Je ? aux titres étonnants… Pouvez-vous nous
en dire un peu plus ?
Ma série de faux Que Sais-Je ? est constituée des titres
de chapitres d’un livre que je suis en train d’écrire
(«Les Lasagnes», «Les Cols en V», «Éloge
du bricolage», «Apologie du slow»…). Ils
se rapportent à des épisodes de la vie de mes parents
ou d’autres personnes. Chaque livre ici, comme chaque objet
dans l’exposition, est l’indice possible d’une
autre réalité, d’un autre moment. L’exposition
est un parcours semé d’indices qui peuvent renvoyer à d’autres
parties de mes créations (chansons, écrits, dessins),
ou se renvoyer entre eux au sein de l’exposition : on retrouve
par exemple le motif des jumelles, de la nuit et de l’insomnie,
des paires, des formes en U… L’ensemble de mon travail
est une sorte de puzzle, un grand tableau personnel, mais les spectateurs
peuvent regarder chaque morceau pour lui-même et être
renvoyés à leur propre réalité… C’est
l’idée du jeu avec le lecteur ou le spectateur, un jeu
sans moquerie, qui peut être poussé plus ou moins loin,
en fonction des désirs de chacun. Un jeu à la Borges
ou à la Roussel dont les livres peuvent être lus à différents
niveaux et même jusqu’à une sorte de mise en abîme à l’infini.
Mon 33 tours vinyle avec une représentation de jeu de roulette
au centre, par exemple, peut être regardé pour lui-même,
ou bien comme un clin d’œil à un label de jazz
connu, ou encore comme un hommage à des artistes qui utilisent
la notion de hasard dans leurs œuvres tels John Cage, Georges
Brecht, Robert Filliou.
|