Le Frac Bourgogne a invité Rita McBride
(née à Des Moines, États-Unis, en 1960) et Koenraad
Dedobbeleer (né à Halle, Belgique, en 1975) à concevoir
une exposition pour la première fois ensemble. Ces deux artistes
sont présents dans la collection du Frac Bourgogne à travers
Stairs, Gentle (1999) de Rita McBride et Erehwon (2000) de Koenraad
Dedobbeleer. Pour cette exposition, les deux artistes produisent
des œuvres spécifiques, déplaçant dans
l’espace d’exposition des structures architecturales.
De ces détournements de lieux réels dans l’espace
d’exposition naît un nouvel espace à expérimenter,
dans lequel le spectateur est plongé dans un étrange
ailleurs pourtant familier.
En initiant cette collaboration entre Rita McBride
et Koenraad Dedobbeleer, Eva González-Sancho – directrice du Frac Bourgogne et
commissaire de cette exposition - a souhaité créer
les conditions d’une expérience artistique. N’ayant
encore jamais travaillé ensemble, ces artistes ont un intérêt
commun pour les formes issues du réel. L’un et l’autre
procèdent à l’analyse d’éléments
architecturaux ou encore de mobiliers urbains, autant de structures
qui organisent l’espace. Par leur déplacement et leur
détournement dans le lieu d’exposition, ils témoignent
tout autant d’une approche sensible des formes que d’une
réflexion sur leur histoire et leurs conditions de production économiques
ou industrielles, ou encore leur réception. En les invitant à investir
la salle d’exposition du Frac Bourgogne, il s’agissait
avant tout de leur permettre de répondre à ce contexte,
l’un et l’autre, l’un avec l’autre.
L’architecture du Frac Bourgogne a constitué un point
de départ. En effet, cet aujourd’hui traditionnel espace
d’exposition blanc est fortement marqué par son toit.
Quoique relativement haut, celui-ci est très présent
par son architecture métallique. Caractéristique d’un
bâtiment industriel, cette charpente détermine l’expérience
de l’espace et des œuvres qui s’y trouvent en général,
le regard devant occulter tout ce qui se trouve au-dessus des fermes
métalliques principales. En réponse à cette
situation, Rita McBride et Koenraad Dedobbeleer ont proposé de
juxtaposer, dans la salle laissée dans son plus grand volume,
deux structures dont la logique formelle analyse la paroi supérieure
d’une architecture, le toit.
Rita McBride s’est intéressée à une forme
de station-service dont elle constatait le remplacement progressif
aux États-Unis, à Los Angeles plus précisément.
On se souvient de l’œuvre qu’Ed Ruscha réalise
en 1967, Twentysix Gasoline Stations, où il répertorie
au moyen de la photographie les stations essence situées le
long de la route 66 entre Oklahoma et Los Angeles. Sans aucun souci
esthétique, il documente « l’étrange relation
des gens à leur environnement rural, sans soutenir ou dramatiser
cette étrangeté » (Ed Ruscha).
À la manière dont Ed Ruscha pouvait le faire avec
la photographie, Rita Mc Bride rend compte de « l’homme
moderne » en choisissant des stéréotypes hors
contexte, des formes ordinaires. Depuis la fin des années
quatre-vingt, elle mène une lecture critique de l’histoire
de l’art articulée à une analyse des constituants
matériels et politiques du monde actuel. Une seule exposition
personnelle importante en France a permis de découvrir son
travail (à l’Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne
en 2002). Ses œuvres d’une grande diversité regardent
avec beaucoup d’acuité l’art, le design et l’architecture
comme révélateurs du monde actuel. Elle constate ici, à travers
la disparition de certaines formes de station-service, l’évolution
de notre rapport à ces lieux et à ce qu’ils représentent.
La station-service est le bâtiment type, devenu le symbole
culturel de l’ère de l’automobile. Son architecture
n’a cessé d’évoluer au gré des besoins
fonctionnels mais aussi de l’évolution du marché de
l’essence. Le modèle qu’a choisi Rita Mc Bride,
et qui tend aujourd’hui à être remplacé,
date de la fin des années soixante. Il s’agit d’un
modèle dit de « toit-abri », où seule la
fonction de distribution d’essence est mise en avant. Le choix
de ce type de bâtiment prend évidemment un sens particulier
aujourd’hui alors que la fin de cette ressource est programmée.
Koenraad Dedobbeleer a, quant à lui, choisi de déplacer
la charpente en bois d’une sous-pente d’un immeuble d’habitation.
Sablière, chevrons, entrait, sont fabriqués à l’identique
et assemblés dans l’espace du Frac Bourgogne. La charpente
en bois s’inscrit sous la charpente métallique du lieu.
Cette pratique de déplacement n’est pas d’ordre
patrimonial, tel que peuvent le pratiquer les musées d’habitats
ruraux par exemple. Pas de mesure de conservation donc, mais une
confrontation qui crée un décalage à plus d’un
titre. Étrange échelle de temps entre deux principes
de charpente presque contemporains dans leur réalisation.
Les temps se confondent entre celle en bois se référant
aux modèles anciens, et celle en métal s’emparant
des moyens nouveaux. La charpente en bois est donnée à voir
et expérimenter pour elle-même, structure arachnéenne
dans laquelle évolue le spectateur. Koenraad Dedobbeleer fait
reposer son travail, depuis ses premières expositions à la
fin des années quatre-vingt-dix, sur la présentation
d’objets et d’espaces qui reçoivent des transformations
très ténues. La présentation est pour lui le
fait « d’offrir ou de proposer quelque chose qui soit
volontairement ouvert, disponible ». C’est pour lui une étude,
non-scientifique, des possibles. Présent sur la scène
française à travers de rares expositions collectives,
il travaille très régulièrement en collaboration,
comme pour cette première véritable apparition en France.
Dans La poétique de l’espace (1957) Gaston Bachelard
décrit les espaces de sa maison en y révélant
les multiples liens au mythe autant qu’à la rêverie.
Autrement dit, le réel n’est pas dissociable des représentations
diverses que nous en produisons. Au-delà de cette référence
déjà ancienne, c’est à l’incapacité à épuiser
le réel que s’intéresse l’artiste, qui
aime à qualifier son travail de « stand-by »,
d’état d’attente. C’est sans doute dans
cette phénoménologie sans entrave qu’il faut
envisager l’expérience de Koenraad Dedobbeleer.
La confrontation de ces deux œuvres dans l’espace du
Frac Bourgogne révèle les multiples manières
dont ces deux artistes questionnent le réel dans l’espace
de l’art. Tous deux abordent l’espace à travers
ce qui le structure, l’architecture et ce qui en découle.
Objet formel tout autant que culturel, il est aussi pour Rita McBride
pratique de la sculpture tout autant qu’approche et construction
du paysage. Pour Koenraad Dedobbeleer il est expérience protéiforme
et ouverte. Cette collaboration donne à éprouver le
lien intrinsèque avec le réel, ligne de fuite infinie,
que poursuivent inlassablement les artistes.
Texte : Claire Legrand, responsable du service des publics
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