“ D'autres
lavaient les tuiles et leur faisaient perdre leur couleur. D'autres
chassaient
le vent avec des filets, et y prenaient des écrevisses considérables.
D'autres de
néant faisaient choses grandes, et grandes choses faisaient
au néant retourner.
D'autres coupaient le feu avec un couteau, et puisaient l'eau avec
un filet.”
François Rabelais, Cinquième Livre, chapitre 22.
La topique du Monde à l'envers parcourt en filigrane toute l'oeuvre
de Rabelais,
mais elle est particulièrement explicite dans son évocation
de l'abbaye de
Thélème (Gargantua, chapitre 52 et suivants).
Au travers du MUNDUS INVERSUM se lit une constellation de pensées
et de
pratiques liées à l'inversion et au retournement, où se
côtoient folies, carnavals,
bouffonneries, utopies et satires sociales…
L'exposition du Centre Régional d’Art Contemporain Languedoc-Roussillon à Sète
s'attache à considérer quelques développements
contemporains de cette figure
populaire (pour l'essentiel imagière) qui, du Moyen Age à nos
jours, traverse
l'histoire de notre imaginaire européen (le monde à l'envers,
el mundo, al revés, die
verkehrte Welt, il mondo alla riversa, the world upside down sont les
principales versions
européennes de ce Mundus inversus).
Sens dessus dessous, une autre manière de penser la figure historique
du « Mondeà
l'envers », en mettant en perspective la question du sens, entendu
dans le
double sens de signification et de direction. Le sens n'est pas affaire
de couche ou
de stratification.
Le sens n'est pas derrière ou dessous (sens caché). Le
sens est sens dessus dessous.
Sans dessus ni dessous.
Elefantdret
de Miquel Barceló est une manière
d’emblème littéral du monde à l’envers.
En prenant pour socle de sa sculpture la partie la plus fine et la
plus fragile
du pachyderme, Barceló fait du même coup ironiquemenet
basculer une certaine
prétention de l’art, et singulièrement de la
sculpture, à en imposer par sa lourdeur
et sa grandiloquence.
Les dessins de Glen Baxter appartiennent à la tradition anglo-saxonne
du nonsense
qui, d'Edward Lear à Barry Flanagan en passant par Ambrose
Bierce et les frères
Marx, fait de la prolifération du sens son mode d'articulation
privilégié au monde.
Pour l'exposition de Sète, il a effectué un choix de
dessins nonsensiques et réalisera
sur place un ou plusieurs dessins muraux. La capacité inventive
et jubilatoire de la
peinture de Robert Combas à faire cohabiter les univers les
plus contradictoires
(bande dessinée, actualités, musique rock, histoire
de l'art, traditions religieuses) ne
pouvait que rencontrer l'imagerie de colportage liée au « Monde à l'envers ».
Les fictions vidéos réalisées par Jos de Gruyter & Harald
Thys sont empreintes d'un
sentiment d'inquiétante étrangeté. Ils envisagent
de réaliser pour l'exposition une
oeuvre vidéo « inspirée » par la figure
de Pantagruel. Avec sa série Cloaca
inaugurée en 2000, Wim Delvoye radicalise la relation de l'art
et de la scatologie,
formulée par Duchamp (« Arrhe est à art ce que
merdre est merde ») et
emblématisée par la Merde d'artiste de Piero Manzoni.
L'installation d'Eric
Duyckaerts, Kant, joue sur un retournement grotesque de la relation
du langageà la philosophie.
L'inversion est au coeur de la pensée visuelle de Fabrice
Hyber. En 1987, l'artiste se
photographie dans son atelier accroché par un pied, reprenant
la figure du «
Pendu », symbole dans le Tarot du monde à l'envers,
dans lequel paradoxalement
les entraves et les obstacles ouvrent sur une circulation autre des énergies.
L'art d'Annette Messager bat en brèche toute les « voies
royales », toutes les formes
de puritanisme esthétique et moral. À Sète,
elle prend à la lettre la figure du Mondeà
l'envers dans une installation réalisée pour l'occasion.
L'exposition est aussi l'occasion de montrer une intervention spécifique
de Michel
Giroud, constituée d'un mural de dessins et de schémas,
de la sortie du numéro
unique de L'os à moi/l'os à moelle, lancé par
Mystigri et de l'action/conférence/
concert par Gerwulf/Giroud, peintre oral et tailleur en tout genre.
Bernard Marcadé
|