La nouvelle exposition de Richard
Jackson à la
Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois se veut un hommage à l’un
des chef-d’oeuvres de l’art moderne : Étant donnés
: 1. La chute d’eau, 2. Le gaz d’éclairage de
Marcel Duchamp. En fait, c’est tout à la fois une réplique
fidèle de l’original (basée sur une lecture attentive
des notes d’installation de l’artiste français)
et une transformation de l’oeuvre de Duchamp, produite par
l’utilisation de deux procédés parallèles.
Le premier peut être décrit comme une extension de l’oeuvre
de par l’effraction de l’enceinte hermétique de
l’original et son ouverture sur un autre espace, ainsi que
sur d’autres perspectives. Le nu de Jackson n’est pas
un corps anonyme, c’est une femme de ménage. Quand on
regarde par le trou aménagé dans la porte, c’est
donc une chambre de bonne
que l’on voit, avec une porte ouverte au fond sur sa salle de
bain, et même (en référence aux origines françaises
de Duchamp) sur un bidet. La chambre de bonne donne aussi sur la salle à manger,
dans laquelle la famille qui l’emploie (le père qui défèque
partout, la mère qui allaite son enfant, le chien qui pisse)
procède à un échange de fluides comique, des litres
de peinture de différentes couleurs ayant giclé de leurs
orifices sur les meubles environnants. Cette extension thématique
et architecturale de la pièce est reprise dans le dessin des
personnages, qui évoque des choses aussi diverses que les mangas
japonais, le symbole du smiley-face, et les sculptures hyper-réalistes
de Duane Hanson. C’est aussi dans le dessin des personnages que
le second procédé de transformation utilisé par
Jackson se révèle : un changement de registre humoristique.
Si l’oeuvre de Duchamp repose sur un usage subtil et profond
de l’ironie, celle de Jackson oscille entre l’humour pince-sans-rire
et le grotesque. Ce dernier apparaît de prime abord dans la composition
des personnages (la mère étant une pompe à peinture
montée sur un corps de femme obèse, tandis que son enfant
est un smiley-face gigantesque avec des pieds). Il est aussi présent
dans la perspective acerbe de Jackson sur l’idéal de la
famille dite “nucléaire.” L’artiste y déploie
une version profondément philosophique du grotesque, qui n’est
pas sans rappeler celle du satiriste allemand Salomo Friedlander. Ce
dernier, dans un texte signé de son pseudonyme Mynona (un acronyme
de anonym ou anonyme en allemand), avait défini le genre du
grotesque comme une manière de mettre à nu la corruption
de la normalité et de ses conventions en les caricaturant à l’extrême.
Comme le Groteskenmacher ou «artisan du grotesque» de Friedlander,
Jackson est un exterminateur (Kammerjäger ou «chasseur de
chambre») de la “vermine” de “l’âme
moderne.” Tandis que Duchamp visait les rituels spéculaires
et spectaculaires de l’art moderne, Jackson nous livre une comédie
intime (Kammerspiel ou «pièce de chambre») de la
vie moderne. Pour ce faire, il envahit les huis clos de Étant
donnés d’un ensemble de personnages monstrueux crachant
de la peinture, telle de la bile ou de l’urine, sur les décors
de son roman familial. C’est une adaptation de Étant donnés
pour l’époque de Jerry Springer (la téléréalité),
et de John Hughes, et c’est précisément sa distance
et sa différence par rapport à l’oeuvre duchampienne
qui en fait une adaptation si éloquente et si fidèle.
Julien Bismuth (avril 2007)
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