Vernissage le 30 juin 2006 à partir
de 18h30
Mouvement
incessant de la pensée
Vigilance permanente aux monstres totalitaires
Intransigeante intégrité
Obsession du sens
Frontalité
Friction
Sauvage
Concept
Déclaration d’…
Practice Zero Tolerance : les sculptures, vidéos et photographies
de l’artiste Adel Abdessemed
constituent un énoncé performatif direct comme un coup
de poing : des images en actes et non
des histoires en images. Ou comment ramener le pouvoir de l’image à la
sensation et l’élever à la
critique du monde.
Pier Paolo Pasolini déclarait en 1974 que la tolérance
promue comme valeur dominante de la
bourgeoisie était en fait une des formes de répression
les plus terribles que l’humanité ait connue.
Affirmation a priori déroutante mais qui avait le mérite
de dénoncer le pouvoir de la société de
consommation à niveler les valeurs et le désir.
D’autre part, la tolérance est de l’ordre de l’acceptation
partielle du monde. Bien qu’elle
prétend se soustraire au jugement, la tolérance conduit
toujours à nommer l’autre selon une
norme, c’est-à-dire sans jamais le reconnaître en
tant que personne à part entière. De fait, elle
génère la compassion et la compromission, la censure
et la soumission, au lieu d’une prise de
risque pleine et entière à l’accueil et à la
rencontre.
A l’heure où la communication se codifie à l’extrême
jusqu’à se substituer à l’échange
humain
et à la circulation des idées, l’affirmation pasolinienne
est d’une actualité toujours brûlante, quoi
qu’on en dise…
7 frères : une photographie réalisée dans une
parcelle de rue à Paris que l’artiste désigne
comme son espace de travail. Une meute de sangliers a été lâchée
dans la ville. Sur la
photographie, six sangliers sont dénombrés, le septième
est hors-champ… L’artiste ? Le
spectateur ? La force de l’image tient dans cette captation frontale,
rabaissée vers le sol, les yeux
dans les yeux, prête à accueillir une masse d’énergie.
Une tentation évidente serait d’associer la
représentation de ces animaux sauvages à l’actualité des
manifestations et violences de rue. Mais
pour qui se laisse aller à l’image, le regard se tient
ailleurs. L’animalité est ce qui nous constitue
fondamentalement y compris dans notre rapport à l’urbanité ou à un
espace collectif de vie : être au
ras du sol, percevoir autrement l’espace, aiguiser les sens,
se rassembler ou se diviser. Pluie
noire : 51 forets sculptés en marbre noir selon différentes
hauteurs, s’érigent à la verticale
du sol en une forêt de pointes menaçantes. Le marbre
noir, lisse et mat, confère à l’oeuvre deux
qualités paradoxales, celle d’une sensualité tactile
et celle d’une froideur menaçante, comme si une
forme érotique s’engendrait à une forme guerrière.
Pluie noire donne à ressentir des enjeux de relation profondément
humains : construction du
sujet dans son rapport de pouvoir à l’autre, participation
de l’individu à la collectivité, absorption de
la collectivité dans un processus de massification idéologique…
Pluie noire autorise également des sauts qualitatifs inhabituels
dans l’histoire de l’art : des
drapés incarnés des sculptures du Bernin aux modules
géométriques minimalistes des années
1960, des colonnes antiques à la Kaaba, du cube noir de Tony
Smith aux objets désagréables de
Giacometti…
«
Zero tolerance » est en fait un « mot d’ordre » :
depuis 2002, il ne cesse d’être exploité par
les administrations américaines et françaises pour justifier
l’usage de la force militaire, policière
ou tout simplement comme outil de propagande, au risque des droits
fondamentaux de l’homme.
C’est ainsi Donald Rumsfeld qui ouvrit les hostilités
en promettant une guerre éclair en Irak par
une tolérance zéro à l’égard de l’ennemi. « Zero
Tolerance » eut alors un impact médiatique sans
précédent et Nicolas Sarkozy ne tarda pas à le
récupérer à l’encontre des violences urbaines,
de la
délinquance routière ou encore des populations immigrées.
Au-delà de son pouvoir de propagande,
ce mot d’ordre a un pouvoir effectif sur la vie des êtres
humains. Rappelons simplement la
manière dont l’armée américaine outrepasse
le respect des droits de l’homme par des actes de
torture et d’humiliation sur les prisonniers en Irak ou dans
le camp de Guantanamo. Quant aux
provocations verbales du Ministre français de l’Intérieur
prônant un « nettoyage au karcher » d’une
certaine « vermine » ou catégorie de population,
elles n’ont rien de dérapages verbaux puisqu’elles
aboutissent aujourd’hui à de véritables lois discriminatoires
sur l’immigration.
Practice Zero Tolerance : une voiture accidentée a été moulée
en argile et cuite dans un fourà
gaz. La cuisson a été poussée à son maximum
jusqu’à noircir et carboniser le moulage. L’oeuvre
ainsi exposée rabat une mécanique de l’humanité sur
une matérialité brute. Practice
Zero
Tolerance
est tout autant une masse, un parallélépipède
déformé, un poids, une (non) couleur, une métaphore
du corps humain… La cuisson au four à gaz a pour qualité de
donner une texture particulière à la
sculpture. Dans le même temps, ce mode de cuisson par gazage
résonne lourdement dans notre
mémoire collective… Practice Zero Tolerance opère
alors comme une masse de sens, autant dans
sa dimension somatique que sémantique. Un poids de l’humanité dont
on ne peut se défaire et qui
mérite d’être affronté sans détours.
Sphère est un anneau en acier d’un diamètre de
172 cm, ce qui correspond à la taille moyenne
d’un corps humain. L’anneau est réalisé avec
des barbelés exclusivement utilisés pour la défense
militaire des frontières ou dans les camps de concentration.
Ces barbelés ont la particularité d’être
ponctués de doubles lames tranchantes et pointes aiguisées.
Forme abstraite et esthétique du cercle, Sphère déplace
le concept de frontière dans des
rapports de frictions troubles et antinomiques : séduction esthétique
de la forme parfaite et usage
inquiétant de cette forme au service de la perfection totalitaire,
distorsion d’échelle allant du globe
terrestre au corps humain, marquage et défense des territoires
au prix de la découpe du corps
transfuge, le cercle vu comme enfermement ou au contraire appréhendé en
tant qu’ouverture,
passage, espace de transition.
L’acte d’art : geste fondamental au plus près de
la sensation et de la pensée critique. Là est la
véritable subversion. L’oeuvre n’est jamais bavarde.
Elle se tient là, toujours brute, énigmatique,
déroutante dans sa forme et dans ses ouvertures de sens.
L’artiste refuse la critique narrative ou militante sur tel ou
tel événement de la réalité. Ses
oeuvres sont toutes des énoncés performatifs qui privilégient
l’acte de mémoire, de subversion et de
résistance à toute forme d’oppression et de prétention à la
vérité autoritaire.
Schnell : Adel Abdessemed a lâché sa caméra vidéo
d’un avion en vol à 700 mètres au-dessus
de la ville de Berlin. 11 secondes d’images vertigineuses où les
premières vues aériennes de la ville
s’effondrent en un tourbillon de ciel et de terre. Paradoxalement,
ce qui pourrait être vu comme la
métaphore d’un acte suicidaire dans cette chute de caméra,
fonctionne exactement à son opposé.
Elle est un soulèvement du vivant et d’énergies.
L’oeuvre est aussi très éloignée de la représentation
du corps ou d’un ego d’artiste opérant ce fameux « saut
dans le vide ». Pour le dire autrement,
Schnell est un acte d’abandon du regard, ou comment lâcher
prise avec tout ce qui nous encombre
la vue pour simplement… voir ailleurs. Ces encombrements peuvent être
multiples selon qu’il
s’agisse des tentatives de rattacher trop rapidement la lecture
d’une image à une réalité donnée,
ou
encore d’identifier l’oeuvre au regard d’une lecture
trop étroite de l’histoire de l’art.
Schnell ou comment s’aveugler le regard pour voir l’acte
et la pensée à l’oeuvre.
Larys Frogier |