Pour la première fois en France, le Musée d’Art
moderne de la Ville de Paris présente une rétrospective
de Dan Flavin (1933-1996), concrétisation d’un projet
de longue date, -du vivant même de l’artiste-, mais qui
n’avait pu alors aboutir. Du 9 juin au 8 octobre 2006.
Bien qu’internationalement reconnu dès ses débuts,
-sa première exposition personnelle « Dan Flavin :
fluorescent light » a lieu en novembre 1964 à la Green
Gallery de New York -, Dan Flavin n’a cependant pas bénéficié d’exposition
majeure, son œuvre ayant été seulement présentée
partiellement dans des galeries à Paris, dans des institutions
en Province et, ici même, en 1990 à travers la collection
Panza.
Cette manifestation
constitue donc un évènement
exceptionnel, la dernière rétrospective de l’artiste
ayant eu lieu en 1969 à la National Gallery of Art d’Ottawa.
Elle présente quelques cinquante œuvres
et soixante dessins.
Ayant d’abord beaucoup pratiqué le dessin et réalisé des
collages et des petites sculptures à partir d’objets
trouvés, Dan Flavin découvre très vite son
moyen d’expression fondamental : la lumière.
1961 voit ainsi
l’apparition des icônes, volumes peints
surmontés ou barrés en diagonale d’un petit
tube fluorescent ou entouré d’une ou plusieurs ampoules.
Une des dernières, icon IV (the pure land)(to David John
Flavin [1933-1962]), 1962-1969, dédiée à son
jumeau David mort prématurément, annonce par sa blancheur
et sa simplicité formelle les développements à venir.
1963 marque
une étape importante dans l’œuvre
de Dan Flavin. Cette année apparaît la première œuvre
constituée uniquement d’un tube fluorescent, la diagonal
of personal ecstasy intitulée par la suite the diagonal
of May 25, 1963 (to Constantin Brancusi. Flavin avait en effet
l’habitude de dédier ses œuvres (artistes, galeristes,
collectionneurs, personnalités, amis).
D’emblée, ce geste décisif pose les bases
de sa démarche : l’utilisation de matériel
industriel aux formes simples, trouvé dans le commerce,
de quatre longueurs standard et en neuf couleurs. A partir de ce
vocabulaire élémentaire et restreint, Dan Flavin élabore,
dans l’esprit du minimalisme dont il sera avec Donald Judd
un des fondateurs, -même s’il réfutait cette
catégorisation-, un système de configurations diverses
: au sol, au mur, au plafond, dans un angle, en barrière,
en corridor, fondé sur la répétition induite
par la référence à la segmentation de la « Colonne
sans fin » de Brancusi et la relation étroite avec
l’architecture. Flavin parlait d’« art situationnel »,
ses installations étant étroitement dépendantes
du contexte architectural dans lequel elles étaient présentées.
Paradoxalement
cette simplicité prosaïque du dispositif
va produire des œuvres d’une rare intensité émotionnelle, à la
fois sensibles et distanciées, immatérielles et tangibles.
Très vite Dan Flavin comprend combien l’espace et
la perception du spectateur peuvent être transformés
par la puissance et la dynamique de son outil, à la fois
lumière et couleur.
- D’un côté, la pureté et la simplicité d’assemblages
constitués de tubes blancs, lumière du jour ou blancs
froid. Ainsi the nominal three (to William of Ockham),1963, progression
espacée de un, deux ou trois tubes verticaux sur un mur
ou les célèbres monuments for V.Tatlin, 1964-1981
dont la sérialité rigoureuse, en même temps
très diversifiée, renvoie à l’œuvre
du constructiviste russe,- dont le projet inabouti de «Monument à la
Troisième Internationale» avait fortement impressionné Dan
Flavin.
Ou encore la
singularité des œuvres en forme de triangle
untitled (to a man George McGovern) 1 et 2, 1972, constituées
de tubes circulaires blancs ,-une exception.
- De l’autre, les teintes vives d’œuvres emblématiques
et plus complexes, commençant par la reconstitution de l’exposition
de la Green Gallery où Flavin expérimenta divers
modes de présentation : au sol, gold, pink and red, red,
1964, en bordure de mur, a primary picture, 1964,- un rectangle
rouge, jaune et bleu, allusion à Mondrian-, ou dans un angle,
pink out of a corner (to Jasper Johns), 1963.
Plus agressif
untitled (to Jan and Ron Greenberg), 1972-73, corridor barré d’un côté de tubes fluorescents
verticaux jaunes et de l’autre verts. Un espace de la largeur
d’un tube est laissé ouvert pour faire passer la couleur
opposée, l’intensité du vert virant au blanc
quand on le regarde un certain temps, alors que du côté des
tubes jaunes, la vision prolongée transforme le vert entrevu
en bleu turquoise.
A l’encontre, douces et sensuelles, les œuvres dédiées
aux galeristes Janie Lee et Virginia Dawn, 1971, des tubes disposés
horizontalement en travers de coins diffusent de subtiles teintes,
mélange alterné de bleu, rose, jaune et vert et de
bleu, rouge, rose et jaune.
En opposition,
le monument 4 for those who have been killed in ambush (to P.K.
who reminded me about death),
1966, enchevêtrement
de tubes fluorescents rouges disposés à l’horizontale
dans un angle, crée une situation d’angoisse en résonance
avec le tragique du propos,- les morts de la guerre du Vietnam-,
le rouge émettant une couleur dense et sourde mais non intense, à la
différence du vert.
Par contraste,
la grille d’angle constituée de tubes
verticaux et horizontaux, de face roses et jaunes et au recto bleus
et verts, untitled (in honor of Harold Joachim) 3, 1977, les quatre
tubes verticaux et juxtaposés sur un mur, rose, jaune, bleu
et vert, de l’œuvre dédiée à Matisse,
1964, et la pièce placée contre un angle dans les
mêmes teintes, untitled (to the real Dan Hill)1b, 1978, distillent
une atmosphère fraîche et lumineuse, évoquant
les couleurs vives et claires des peintures impressionnistes.
Spectaculaire
et neutralisant toute œuvre à proximité,
la barrière constituée de modules carrés en
tubes fluorescents verts untitled (to you, Heiner, with admiration
and affection), 1973 s’impose par sa taille, saturant de
couleur l’espace et jouant avec la lumière du jour,
ce que l’artiste ne s’interdisait pas, si c’était
une donnée du lieu.
Aussi singulière soit-elle, la démarche de Flavin
s’inscrit dans la continuité de la peinture et de
la sculpture «modernes », empruntant à ces deux
disciplines leur efficacité visuelle et leur pouvoir évocateur.
Les ready made
de Marcel Duchamp, l’art de Barnett Newman
et de peintres tels Frank Stella ou Morris Louis, et bien sûr
de Donald Judd (et sa définition d’objets spécifiques)
ont permis à Dan Flavin de penser sa démarche en
termes de matérialité, d’objet autonome, d’absence
d’illusionnisme et de subjectivité.
Quoique Dan
Flavin ait toujours réfuté une interprétation
spirituelle ou transcendantale de son œuvre, arguant de sa
seule présence factuelle, son art provoque une expérience
inédite et inégalée de l’espace, mobilisant
la sensibilité la plus aiguë du spectateur immergé physiquement
et mentalement dans la magie et la somptuosité de la lumière/couleur.
«
Dan Flavin Une rétrospective » est organisée
par la Dia Art Foundation, New York en collaboration avec la National
Gallery of Art, Washington. La Terra Foundation for American Art
a contribué à l’itinérance de l’exposition
en Europe et à l’édition du catalogue. La Henry
Luce Foundation et la Andrew W. Mellon Foundation ont soutenu les
recherches en vue de l’exposition et de la publication. La
Lannan Foundation et le National Endowment for the Arts ont apporté leur
concours.