Louis
Quilici est né à Albertville
(Savoie) le 14 avril 1920. Ayant perdu sa mère à l'âge
de six ans, il fut confié à l'Orphelinat du Bocage
près de Chambéry. A treize ans, il fut placé comme
garçon de ferme et à dix huit ans il s'engagea
pour cinq ans dans la Marine Nationale. A sa libération,
il tente de se faire un nom dans le sport cycliste et trouve
un emploi dans l'hôtellerie à Chamonix.
Quilici aimait à raconter qu'il eut sa première révélation
de la peinture en voyant travailler les artistes peintres pour
touristes nombreux en Savoie à cette époque, qui
face au motif et ayant derrière eux quelques badauds admiratifs,
torchaient avec maestria et "au couteau" des paysages
de montagne qu'ils savaient par coeur à force de les avoir
répétés. Etre lui aussi admiré comme
eux du public et vivre de sa peinture fut probablement son ambition
première. Il était loin alors d'imaginer qu'une vocation
impérieuse, un dur instinct de la qualité et une
effrayante exigence envers lui-même allaient l'emmener beaucoup
plus loin et faire de lui un très grand artiste.
Il rejoint la capitale en 1946 où pendant quinze ans, après
s'être marié, il conciliera la nécessité d'assurer
son existence avec sa vocation de peintre. Il fut démarcheur,
chauffeur de chauffage central, mécanicien, frotteur de
parquets, cuisinier pour une équipe de la Géographie
Nationale qui arpentait la province française, homme d'équipe
dans les hôtels de luxe parisiens. Cette existence picaresque
ne l'empêchera pas de constituer en autodidacte sa culture
et son expérience de peintre. Pendant quinze ans, ballotté d'un
métier à l'autre, il peignait après un travail
harassant le soir, ou le dimanche dans des locaux de fortune souvent
mal pourvus en lumière. Il visitait aussi les Musées
où il s'imprégnait, comme l'avait fait avant lui
Le Douanier Rousseau, de la manière des maîtres anciens.
De 1951 à 1958, il fait quelques expositions de groupe,
travaille avec le marchand Boutin, faubourg Saint-Honoré.
Il établit là des contacts avec les peintres Ubéda,
André Lhote, Vlaminck et Roger Lersy. Il rencontre aussi
Picasso en 1951 (à qui il fera quelques clins d’œil
dans son œuvre plus tard). Très exigeant envers lui-même,
il réussit à acquérir ainsi un solide métier
de peintre et à échapper au sort commun de ceux qui
ont appris tout seul : la peinture du dimanche. Il détruit
alors toutes ses premières peintures.
En 1959, Quilici réussit à placer à la galerie
Claude Levin quelques oeuvres dont l'une fut vendue le jour même à une
décoratrice américaine, Mrs Blanche Leff, qui par
la suite devait en acheter beaucoup d'autres. Encouragé par
ce succès il prit la décision qu'il avait si longtemps
ajournée : il quitta sa place d'homme d'équipe à l’hôtel
Regina pour se consacrer définitivement à la peinture.
Il était âgé alors de quarante ans.
Un heureux hasard lui fit partager avec le tout jeune Eduardo Arroyo,
qui se trouvait lui aussi en panne d'atelier, un local rue de
Vaugirard, au-dessus de l’atelier du lithographe René Guillard,
que la galerie Levin avait mis à leur disposition. Quilici,
ayant tout de suite compris à quel niveau se situait la
peinture d'Arroyo, avait pour lui une admiration sans borne.
Bien que des toiles comme les Généraux ou le Médaillé du
travail, peintes à l'époque où Arroyo travaillait
sur Les Généraux Enrhumés puissent être
considérées comme un hommage au travail de ce dernier,
les deux peintres étaient trop différents par l'âge,
la culture, la technique et la conception de l'art pour pouvoir
s'influencer mutuellement. Par contre, pendant quelques années,
ils furent en quelque sorte complémentaires. Ils plaisaient
aux mêmes amateurs et aux même marchands. Les expositions
d'Arroyo à Paris, Londres et à Amsterdam ont précédé de
peu celles de Quilici dans les mêmes galeries.
Grâce à Arroyo en tout cas, Quilici se trouva propulsé dans
un monde où son statut d'autodidacte marginal ne lui avait
pas donné accès auparavant. Trop âgé pour
pouvoir participer au salon de la "Jeune Peinture", il
est un fidèle de "Grands et Jeunes d'aujourd'hui" et
expose avec les artistes de la "Figuration Narrative",
baptisés ainsi par Gérald Gassiot-Talabot : dans
les manifestations de groupe de la Galerie Claude Levin Petits
Formats et Grande Toile, Histoires, Moralités (avec Arroyo,
Aillaud, Biras, Recalcati, Rieti…) et tout naturellement,
il est aussi invité à l'exposition "la Figuration
Narrative dans l'Art Contemporain" de la galerie Creuze qui
fit grand bruit en 1965.
Les années 60 furent un période merveilleuse pour
Quilici. Sa peinture se vendait bien, les expositions se succédaient.
Il était reçu dans un milieu où il n'aurait
jamais espéré avoir accès quelques années
plus tôt. La maladie qui devait l'emporter plus tard, et
dont il avait perçu les premières atteintes en 1950
lui laissèrent un répit qui lui faisait croire qu’il était
guéri. Il avait eu la consécration d'une exposition
personnelle dans un musée américain, au Musée
d’Art Contemporain de Montréal en 1965.
Homme simple, de culture autodidactique, loin de renier ses origines
populaires, il ne manquait aucune occasion de les revendiquer
; peut-être y avait-il tout simplement chez lui une volonté de
montrer à ses interlocuteurs le chemin qu'il avait parcouru
et dont il était très fier. Les sentiments de révolte
de ses compagnons de route de la "Nouvelle Figuration" lui étaient
absolument étrangers et les théories assignant
un rôle social au peintre et l'invitant à participer à l'édification
d'un monde nouveau et meilleur qui s'épanouirent au moment
de Mai 68, le laissèrent passablement indifférent.
Très occupé des problèmes de technique,
il pouvait être incroyablement satisfait de la manière
dont il les résolvait et très fier du métier
qu'il avait si longuement et si durement acquis. On vit rarement
peintre plus content de lui même que Quilici contemplant
le tableau qu'il venait de terminer. Il lui arrivait alors, car
il avait gardé, probablement de son séjour dans
la marine française un certain chauvinisme, de se décerner
ce satisfecit suprême : "C'est du travail d'ouvrier
français"…
Sa peinture était restée longtemps à s'attendrir
sur les souvenirs de son enfance, qualifiée à ses
début de naïve. On le lui a parfois reproché.
Cependant même à cette époque, il est déjà un
peintre de l'inquiétude, de l'angoisse.
Angoissants
ces murs devant lesquels il campe ses personnages. Murs qui semblent
les exclure d'une autre réalité qui
existe de l'autre coté. Malgré son acceptation dans
le monde de l'art, quelques succès flatteurs auprès
des dames, et la satisfaction qu'il tirait de son travail, il restait
un autodidacte, qui n'avait fait ni études secondaires ni
universitaires, qui n'aurait pu se faire admettre dans une Ecole
de Beaux Arts, qui devait se faire aider pour écrire une
lettre car les bonnes soeurs du Bocage n'avait pas réussi à lui
inculquer l'orthographe. Un homme que ses amis peintres écoutaient
avec gentillesse mais avec une condescendance amusée, lorsqu'il
développait ses théories un peu simplistes sur la
peinture. Le mur devant lequel il s'est campé dans l'autoportrait
que par dérision il avait appelé "Le beau Lulu" est
bel et bien un mur d'exclusion, le mur que Quilici ne franchira
jamais et qui le sépare de cette "terre promise" où il
n'aura jamais le droit de pénétrer (tableau très
remarqué par la critique à Grands et Jeunes d’aujourd’hui
en 1962)
L'influence de ses amis peintres, l'avènement du Pop Art,
une presbytie mal corrigée, firent que dans la seconde partie
des années soixante son art évolua et commença à se
dégager des tendances naïves et sentimentales de ses
débuts. II abandonne momentanément l'huile pour se
créer une technique mixte à base de dessin, de collage,
de décalcomanie de photos de magazines, avec laquelle il
montre une grande habilité. II reste obsédé par
sa jeunesse, mais il devient plus percutant, plus sarcastique,
fait intervenir des personnages plus troubles, se peint en voyou,
ose des déformations qu'il refusait autrefois.
Il incorpore
progressivement cette technique à sa peinture
qui se défait de la matière des débuts et
va devenir de plus en plus onctueuse et épurée.
Forcé de quitter l'atelier de la rue de Vaugirard, il s'installe
rue Vercingétorix dans un local voué à la
démolition. C'est là qu'il peindra, avant d'en être
expulsé, les toiles de l'exposition à la galerie
Mathias Fels en 1974. La dureté des temps, la fermeture
de la galerie Claude Levin, le retour et la recrudescence de la
maladie, la misère physique et morale consécutive à sa
solitude, font que, malgré la satisfaction d'une exposition
au Musée des Sables d'Olonne en 1973, et de quelques manifestations
en Italie, sa peinture devient de plus en plus tourmentée.
Grand admirateur
de Bacon et de Giacometti (qu’il avait
rencontré), il s'attaque à sa façon aux mêmes
problèmes qu'eux : il ambitionne de parvenir à la
maîtrise du temps et à son introduction dans l'espace.
Comment faire pour que l'immobile devienne l'image de la mobilité ?
Comment représenter le mouvement alors que peindre c'est
le figer ? La course inquiétante de la fillette que l'on
voit sur la couverture du catalogue de Mathias Fels est la réponse
qui ne doit rien à personne de Quilici à ce défi.
C'est à ce moment là que le mal qui devait l'emporter,
le rejoint pour ne plus le quitter. En 1974, peu de temps après
son expulsion de la rue Vercingétorix, il est transporté d'urgence à l'hôpital
Ambroise Paré, où il lutte des semaines contre la
mort. Récupéré par son épouse qui lui
assura jusqu'à sa fin une existence digne, il se remet à peindre
et crée les toiles de sa belle exposition de 1977 au Centre
Georges Pompidou qui montra d'inquiétantes perspectives
de rues et de non moins inquiétants portraits de familles,
très dessinées, d’après photographies, à la
manière 1900.
Puis dans ses
dernières séries, outre la permanence
de ses étonnants portraits-décalques graphiques ou
peints, où apparaissent son entourage et des vedettes du
cinéma ou de la chanson, il aborde le paysage qu’il
peuple de personnages solitaires, fantomatiques, tronqués,
phosphorescents. Sur fond de lointaines réminiscences de
sa Savoie natale, il crée la une ambiance désertique,
volcanique, profondément métaphysique, où en
fond, se rapprochant de plus en plus, se profile une brèche
qu’il va figurer seule dans ce qui doit probablement être
ses deux dernières œuvres. C’est assurément
l’aboutissement de ses recherches techniques avec l’unité parfaite
de la superposition et de la mixité si particulière
de ses médiums qu’il a expérimenté et
recherché pendant près de 20 ans. Cette série
sera présentée à la galerie Davidson à Tours
en 1979 qui les exposera également à la FIAC de cette
même année.
A l’ultime de sa vie, les douleurs consécutives à son
traitement étant devenues intolérables et lui ayant
rendu impossible l'usage de ses mains, la peinture et le dessin
furent définitivement révolus pour lui. Des influences
l'avaient un peu éloigné du catholicisme de son enfance,
mais Il était resté profondément religieux,
faisant même partie de ces personnes devenues rares à notre époque
qui croient encore au diable. Il savait qu'il allait mourir et
qu'il ne peindrait plus jamais.
Il décède à Paris le 3 février 1980,
laissant une œuvre d’une grande singularité et
force, bien diffusée et reconnue pendant cette assez courte
carrière, mais aussi malheureusement pour partie dispersée
et perdue. Et oubliée.
La présentation de ses œuvres des 5 dernières
années se veut un premier jalon à la redécouverte
indispensable et méritée de l’œuvre de
Louis Quilici.
Georges DETAIS et Silvio BRIANTI