Distorsions s’inaugure alors que se termine à Paris
l’exposition Glissades – « Etre le ministre de
sa propre culture ».* Un tuilage discret pour prolonger l’hommage
actif rendu à Raymond Hains. Des Palissades aux Lapalissades,
pour continuer à filer, avec cet artiste hors pair, la métaphore
de la liberté éprise de mots.
Par ailleurs, si Distorsions
n’est pas une extension de
Subréel ([mac] musée d’art contemporain, Marseille,
2003), elle en est toutefois une émanation, comme un zoom
partiel sur certains points de vue de cette exposition, en rebond
et avec d’autres focales.
Il est moins question
ici d’effets perturbateurs de perception
spatiale ou corporelle sur le spectateur, que de phénomènes
optiques, parfois infra-minces, qu’explorent les artistes,
et qui font basculer la saisie du réel vers un autre état
de réalité : celui, insaisissable, de l’image
abstraite, de l’image rémanente, ou de l’image
subliminale.
Il ne s’agit pas de revenir sur les démarches apparues
dans les années 50-60, du cinétisme et de l’art
optique, même si les artistes contemporains qui travaillent
sur les stimulations rétiniennes pourraient sembler en être
les héritiers. La dimension psychique dans la captation
du réel est ici le plus souvent associée à une
dimension technique, voire technologique – la technologie
n’excluant pas le « bricolage » – avec
l’utilisation d’un dispositif machinique singulier
qui va précisément générer telle forme
et non une autre.
Ce n’est pas de manière spectaculaire, ni sensorielle,
que se produit une perte des repères du sens commun, mais
plutôt par un léger décalage de la perception
visuelle, à la lisière du vertige. Un regard en oblique
sur le monde filtre toute l’exposition, et interroge une
forme de conditionnement, ou la possible liberté qui subsiste
entre les différents seuils de préhension du réel.
Les Journaux et Loupes
de François Curlet et les Upside
Down Guggles de Carsten Höller accueillent le visiteur dès
l’entrée, pour un « retournement de situation » réelle
qui donne d’emblée le ton du propos de l’exposition
: la distorsion du réel peut aller jusqu’à son
inversion. Issu d’un réel tamisé par des verres
cannelés, le film Pénélope réalisé par
Raymond Hains et Jacques Villeglé immerge le spectateur
dans une projection abstraite. Une salle de l’exposition
est consacrée aux multiples recherches de Raymond Hains,
l’artiste « rapprocheur d’images », « désordinateur
naturel», et documente tout un pan souvent ignoré de
son travail. En effet, s’il s’est fait connaître
dans les années 60 comme affichiste et membre du Nouveau
Réalisme, Raymond Hains avait, dès la fin des années
40, instauré sa pratique de la photographie par l’usage
de verres cannelés. Regarder le réel autrement pour
inventer de nouvelles formes, tel est le fondement du projet « hypnagogique »**.
En infatigable expérimentateur d’outils, Raymond Hains
crée l’hypnagoscope – qui conduira au film Pénélope – puis,
plus tard, aux lunettes à verres cannelés. Parallèlement,
naissent les ultra-lettres, distorsions visuelles des mots et alphabet
du « dé-lire ». Enfin, les premiers Machintoshages
de Raymond Hains (Reims, 1998) pourraient dérouter plus
d’un manipulateur d’images informatiques ultra-contemporain
: où l’artiste surprend encore par des images à dormir
debout.
Dès lors, divers modes de distorsion du réel se
répondent dans le parcours de l’exposition : distorsions
par recréation numérique de l’image, ou par
renversement, ou encore par production d’un effet hypnotique.
Ann Veronica Janssens accomplit un « geste » simple
et décisif : faire basculer dans l’espace d’exposition
et sur un plan pictural, une réalité universelle
et infinie, l’image du ciel filmé en temps réel.
Avec Jean Daviot, c’est littéralement le geste de
la caméra qui va produire une écriture lumineuse
et chromatique.
S’il faut voir une magie dans l’œuvre de Rodney
Graham, c’est grâce à un mode de prise de vue
et à l’agencement d’un espace cinématographique,
mettant visuellement (et mentalement) sur orbite une minuscule
réalité domestique.
Par retouches numériques de l’image, Nicolas Moulin
transforme les photographies de Paris en un défilement de
vues urbaines quasi surnaturelles. Dans le travail de Kolkoz également,
la distorsion du réel découle de la transposition
de réalités filmées en images de synthèse
en trois dimensions : le réel virtualisé.
Enfin, Laurent Grasso
propose la projection d’un ciel recouvert
d’un effet de « neige » rétinienne, comme
autant de poussières de lumière. Entre éblouissement
et aveuglement. Ou la distorsion du réel à l’épreuve
du regard.
* La Force de l’art, Paris, Grand Palais, 10 mai – 25
juin 2006.
** Hypnagogique : étymologiquement, qui précède
immédiatement le sommeil.