Commissaire de l'exposition
: Yves Hayat
Le thème de cette exposition nous offre l'occasion, en
ce début du XXIe siècle où l'inflation des
images atteint un niveau quantitatif jusque là inconnu dans
l'histoire, d'un bref retour sur l'examen d'un phénomène
original inhérent à la construction de notre modernité artistique.
Nous savons en effet que les Temps Modernes des historiens qui
voient la Renaissance succéder au Moyen Age, sont eux mêmes
inscrits comme mutation de civilisation sous le signe de la revisitation,
si l'on comprend ce terme au sens de la triple valeur qu'il revêt
comme activité de mémoire, d'appropriation et de
relance de l'activité créatrice. Le désir
d'un renouvellement de la représentation du monde libéré de
l'omniprésence de la référence religieuse
médiévale s'est ainsi formé, à partir
de l'accès à l'héritage intellectuel et artistique
d'une antiquité idéalisée pour donner lieu à l'exploration
d' une rationalité à finalité humaniste. Il
fallait, sur cette base, que l'art put acquérir une dimension à la
fois réflexive et expérimentale et qu'il devint,
selon la célèbre définition de Léonard
une "cosa mentale" pour qu'apparaisse la figure moderne
de l'artiste.
L'autonomie de l'art inventée par les pionniers de la première
modernité s'est donc édifiée sur un socle
où la conscience historique, du côté de la
mémoire, la distance critique, du côté de la
raison et la réalité naturelle, du côté de
l'observation, forment les principes d'une puissance de représentation
ouverte et complexe dont les artistes qui furent leurs successeurs
ont été les grands bénéficiaires. L'actuelle
liberté qui s'offre à l'art et qui démultiplie
parfois jusqu'au vertige les jeux de références,
le mixage des matériaux et des codes et la pluralité des
attitudes qui constituent le champ expérimental de l'art
contemporain, est la conséquence directe de cette avancée
initiale. Les artistes de cette exposition proposent, chacun à leur
manière, un florilège de solutions formelles dont
la diversité même rend compte, sous l'apparente unité du
thème qui les réunit, de l'étonnante extension
du champ de l'art aujourd'hui.
S'il n'est pas possible dans l'espace restreint de ce texte de
rendre compte précisément de chacune des œuvres
présentées, nous pouvons néanmoins pointer
quelques pistes, à travers elles et les filiations qu'elles évoquent,
d'une problématique de la revisitation en art, sachant,
en toute modestie, que la complexité d'un tel sujet d'étude
ne peut au mieux qu'être effleurée. Il apparaît
ainsi d'emblée que malgré la coloration positive
du thème illustrée initialement par la dynamique
novatrice qu'il a acquise au moment de la Renaissance, la revisitation
est une notion plutôt ambivalente. Sa négativité se
montre particulièrement au cours de l'histoire quand elle
prend la forme d'un "retour à" , d'un recours
nostalgique à des solutions esthétiques du passé pour
faire pièce, justement, à des avancées expérimentales
ressenties comme trop audacieuses au regard d'un ordre idéologique
réactionnaire. Nous avons vu cette crispation à l'œuvre
dès la fin du XVIIIe siècle avec le néo-classicisme
et surtout dans ses avatars tardifs au XXe siècle, au service
des régimes autoritaires qui prétendaient fixer l'art
dans les canons de modèles imités d'une universalité artistique
présentée comme indépassable. Cet aspect commémoratif
et autoritaire de la revisitation est aussi sa phase glacée
et toujours potentiellement menaçante quand la légitimation
par la mémoire porte condamnation de toute possibilité d'ouverture
artistique.
Mais ce pouvoir négatif de la revisitation s'est joué aussi
dans un registre moins sombre, particulièrement au XXe siècle,
quand il s'est agi d'opérer les transitions critiques ou
de marquer des changements de paradigmes stylistiques par rapport à la
dynamique imprimée par l'idéologie impérieuse
des avant-gardes. L'exemple frappant de la résurgence, au
début des années quatre vingt, d'une peinture figurative à connotation
historiciste ou expressionniste est apparu en ce sens comme un
désir de contredire l'autorité iconoclaste de l'art
conceptuel et l'austérité esthétique de l'abstraction
minimaliste. Le spontanéisme quelquefois régressif
mais souvent savoureux proposé par les jeunes peintres de
la Transavangarde italienne, des Nouveaux Fauves allemands et de
la Figuration libre française en témoigne abondamment.
Cependant la version la plus caustique de la négativité inhérente à la
notion de revisitation apparaît avec éclat dans la
filiation historique qui relie le dadaïsme du début
du XXe siècle au mouvement Fluxus et au Nouveau réalisme
des années soixante. A cet égard, les détournements
célèbres de Marcel Duchamp, tant du côté des
objets que celui des images, du "porte bouteille" en
sculpture à la "Joconde" à moustaches,
ont fait entrer en force le monde trivial des "ready-made" dans
le cercle magique de l'art, la joyeuse férocité de
cette effraction visant à briser du même coup les
poncifs esthétiques du dogme académique et les critères
du bon goût bourgeois qui leur étaient consubstantiels.
Les principes de liberté et d'humour corrosif légués
en héritage par les gestes critiques des premiers dadaïstes
donnent lieu aujourd'hui à toutes sortes de déclinaisons
inventives dont la plupart des œuvres de cette exposition
portent le témoignage. Cette filiation directe est éclatante
dans les hommages rendus à Man Ray et à Duchamp par
les deux artistes ayant appartenu à la mouvance Fluxus :
Ben et Serge III. Elle est présente également dans
une version plus historiciste et déconstructionniste chez
les Nouveaux Réalistes Arman et Sosno.
Chez presque tous la citation est l'embrayeur sémantique
de l'œuvre qui met en mouvement tout un jeu de décalages
stylistiques, d'allusions prestigieuses, d'enchâssement de
significations, d'évocation à tiroir... Cet esprit
de citation se déploie ainsi, du proche au plus lointain,
de la littéralité de Pignon d'après Caravage
aux évocations par association poétique de l'absolu
pictural de l'oreille coupée de Van Gogh par Nalbandian
; mais aussi des mises en abyme de Dürer par Hayat ou de Velasquez
via Bacon par Palhavi aux jeux cryptés de Lemesle et Roubaud
sur l'histoire de la peinture, de l'autodérision narcissique
de Moya à l'ironie de Bataillard, des reconstitutions hypothétiques
de Ruy Blas aux analogies dérisoires de Mogarra, de l'humour
régressif de Nakache aux évocations cinématographiques
de Rebuffa, des clins d'oeil d'Avril aux figures mystérieuses
de Paula Royd, de la fausse virtuosité d'Obrecht à la
fausse naïveté d'Eusebi, de l'austérité feinte
de Collin Thiebaud au clinquant improbable d'Hirshhorn.
Chacun à sa façon met en perspective l'étonnante
richesse des évocations biaisées, des dérivations,
des écarts où se joue la cannibalisation des références,
la digestion des chefs d'œuvres pour donner lieu à des
propositions nouvelles ambiguës souvent comme les jeux d'esprit
dont elles sont les produits. En ce sens la revisitation est bien
une reprise où se réinvente une puissance de représentation
neuve à partir d'un fonds mémorial infiniment offert
aux élaborations mentales de l'imagination des artistes.
En exergue d'un livre récent intitulé "La Reprise",
Robbe Grillet cite Kierkegaard, cet exergue pourrait servir de
conclusion à un texte sur la revisitation en art : "Reprise
et ressouvenir sont un même mouvement mais dans des directions
opposées : car ce dont on a ressouvenir, cela a été :
il s'agit donc d'une répétition tournée vers
l'arrière ; alors que la reprise proprement dite serait
un ressouvenir tourné vers l'avant".