L’imagination de Jean-Luc Godard avait donné naissance à Alphaville,
capitale d’un pays planifié et gouverné par l’ordinateur
Alpha 60. Les décisions d’ordre économique ou
politique y étaient prises par des technocrates à l’écoute
de la machine, faisant fi des volontés du peuple, pendant
qu’une société en adoration devant le dérisoire
exécutait les savants, les poètes, les professeurs
et plus généralement tous ceux qui étaient en
mesure de réfléchir. Torben Giehler s’est inspiré de
cette ville ingrate et de ses quelques résistants pour réaliser
les œuvres présentées au sein de sa nouvelle exposition.
Avec «Alphaville», Torben Giehler bouscule sa palette
pop traditionnelle. Les couleurs sont toujours aussi intenses et électriques,
les contrastes toujours aussi saisissants. Mais la fluorescence
des roses, des oranges, des verts et des bleus se dilue dans les
noirs, les gris et les blancs qui dominent ces derniers tableaux
comme pour rappeler la gravité du sujet originairement abordé par
Jean-Luc Godard.
Mais les allusions
ne s’arrêtent pas au film prophétique
du cinéaste français. En effet, les tableaux de Torben
Giehler sont armés de références variées
et nous entraînent à débusquer celles-ci au
détour des titres. Ainsi, Garden In Delft se réfère
directement à l’œuvre de Willem de Kooning. Quant à la
toile intitulée Vicarious, elle doit son nom au groupe de
rock Tool dont la chanson éponyme traite de l’addiction à la
violence télévisuelle.
Le travail
de Torben Giehler se présente donc comme un
prolongement logique, une exagération métaphorique
et une exacerbation d’une époque qui se laisse séduire
par la vie virtuelle. Aujourd’hui, Internet permet de faire
des courses, payer des factures, apprendre et communiquer sans
se déplacer. Des amitiés se créent entre personnes
qui n’ont ni visage, ni voix, ni corps. La télévision
propose de vivre n’importe quelle vie par procuration, il
suffit de zapper.
L’existence revêt peu à peu les allures d’un
jeu vidéo, acquiert un charme pixélisé qui
va de pair avec les progrès technologiques. Torben Giehler
propose un décor pour cette vie virtuelle et paradoxalement
nous appelle à nous en échapper.