Le
Fonds régional d’art
contemporain Languedoc-Roussillon propose une importante
manifestation dans une vingtaine de sites de la région
: un acte culturel dont la nature et la
dimension concordent parfaitement avec la volonté du Conseil
Régional de concilier création
et diffusion, sensibilisation et éducation, rayonnement régional,
national et international.
C'est pourquoi, dans un esprit de soutien et d'encouragement, la Région
a apporté une
contribution financière exceptionnelle au projet Chauffe, Marcel
!
Ce parcours s'inscrit
dans le cadre des missions de diffusion du Frac et dans son
exigence de
proximité avec les publics, en liaison avec les nouveaux projets
d'aménagement du territoire
et de service public de la collectivité régionale.
A partir des oeuvres de sa collection et de celles d’autres institutions
publiques (Fonds
national d’art contemporain notamment), mais en invitant aussi
des artistes de toutes
générations, le Frac entend faire connaître la
grande diversité des démarches qui forgent
la vitalité de l’art contemporain.
Pour construire ce
parcours, la figure tutélaire de Marcel Duchamp
a été invoquée :
souvent cité, largement commenté et critiqué,
toujours présent dans les débats qui
traitent soit de nouveauté la plus radicale soit de la « décadence » dont
serait atteinte
une grande part des productions artistiques contemporaines, Marcel
Duchamp (1887-
1968) est lui-même fort peu présent en Europe par ses
oeuvres, dont la plupart sont
rassemblées aux Etats-Unis ou dans les collections de quelques
musées.
D’autre part, en dehors de deux installations imposantes conservées à demeure
au
Musée de Philadelphie (La Mariée mise à nu par
ses célibataires, même – autrement
appelée Le Grand Verre - et l’oeuvre posthume Etant donnés
1. La chute d’eau 2. Le gaz
d’éclairage), Marcel Duchamp est surtout connu pour avoir
intégré, dans sa démarche
artistique, l’objet tel que chacun peut se le procurer dans le
commerce, l’objet de
fabrication industrielle autrement appelé par lui du nom de « ready-made » (que
l’on
pourrait traduire en français par « tout prêt »).
Ainsi, une roue de bicyclette fixée à un tabouret (mais
jamais exposée), un urinoir
renversé sur un socle et signé (mais d’une signature
anonyme), un porte-bouteille
augmenté d’une phrase (mais perdu), une reproduction de
La Joconde agrémentée de
moustaches et d’une barbichette (et la légende « L.H.O.O.Q. » !)
et d’autres pièces de ce
genre, alimentent les questions des spécialistes depuis le milieu
du siècle dernier. Simples
canulars passés à la postérité par accident
et au bénéfice d’un snobisme généralisé ou
bien véritable révolution de l’art l’engageant
dans des voies inédites, telle semble être
l’alternative sans fin qui « échauffe » les
esprits et produit une fortune critique où se
côtoient des analyses fines et des jurons peu amènes.
L’oeuvre comme la vie de Marcel Duchamp convoquent immédiatement
des notions de
liberté, de refus du dogmatisme et, probablement, de scepticisme
individuel à l’égard de
toute « croyance », et notamment de toute foi en l’art.
Et pourtant, en les associant à l’image d’un art
contemporain difficile d’accès pour
beaucoup de gens, elles apparaissent comme ressortissant d’un
nouveau dogmatisme (à cause de la disqualification des médiums traditionnels de l’art,
notamment la peinture et
la sculpture), comme une mise en cause déshumanisante de la
dimension créative de
l’art (les ready-made renverraient à l’inutilité de
l’originalité dans la conception et la
réalisation d’un objet produit par l’esprit et la
main de l’homme), et seraient entachées
d’une tendance élitaire allant à l’encontre
de l’universalité traditionnelle des oeuvres (le
sens énigmatique des signes auquel se limiterait l’art
après la table rase duchampienne
serait réservé à quelques initiés).
Sans pointer les contradictions
que recèlent ces différents
griefs, il importe de remarquer
que Marcel Duchamp a toujours défendu et respecté des
peintures et des sculptures de
toutes sortes, que ses pièces majeures sont des oeuvres d’art
très complexes (de
véritables « chef-d’oeuvres » réalisés
de main de maître !) accompagnées d’un fort
investissement personnel, et qu’enfin la diversité de
ses pratiques ont inspiré une
multitude d’artistes qui ont trouvé en lui, parfois dans
leur opposition même, un moteur
dans leur propre parcours et une incitation à la liberté et à l’indépendance.
Ce qui n’empêche pas les philosophes et les critiques de
s’étonner de la disparition des«
critères » de l’art et de réclamer un retour
aux médiums et à des cadres esthétiques
plus traditionnels dans lesquels le spectateur pourrait enfin
se retrouver et exercer son
jugement.
Aussi Chauffe, Marcel
! est l’imprudente tentation d’essayer
de saisir les raisons de ce«
trouble » collectif attaché à l’artiste Marcel
Duchamp comme à l’art contemporain
(c’est-à-dire l’art né des bouleversements
des années 1960), dont on affirme ici les liens
fondamentaux. Il a donc semblé indispensable de s’engager
dans la réflexion et la
compréhension des enjeux de l’art du présent à partir
d’oeuvres qui seraient peu ou prou
redevables de leur existence à celle de Marcel Duchamp.
Contre l’hypocrite refrain (souvent entonné en France…)
qui voudrait que ce dernier soit
un génie espiègle et ses « héritiers » de
médiocres créateurs bernés, il a paru que le
contact devait enfin être établi entre le Bon Père
et ses enfants très légitimes.
Duchamp n’ayant cependant jamais été un professeur
ou un donneur de leçon de
quelque ordre que ce soit, cette exposition a pris le parti de ne pas
intégrer les artistes,
nombreux, qui se sont référés à Duchamp
en « copiant » ses objets (les artistes
conceptuels américains de l’appropriation par exemple),
mais a préféré prendre le risque,
avec d’autres, d’imiter l'esprit de ce grand penseur qui
a marqué si fortement l’art de son
siècle.
L’héritage que laisse Marcel Duchamp est celui du lien
qui unit
indéfectiblement le réel avec ses doubles illusoires
: abandonnant la peintureà l’issue du complet
renversement de l’espace
perspectiviste auquel le cubisme avait
abouti, Duchamp se lance, après son Nu descendant un escalier
et Mariée (1912), dans
une exploration résolue de l’espace brut, de l’espace
spontané (comme l’appelle Jean
Paulhan en parlant des cubistes) c’est-à-dire de l’espace
des choses elles-mêmes.
Il y rencontre alors les objets (« ready-made » donc) mais
aussi leurs ombres
provoquées par la lumière et leur multiplication industrielle,
les chef-d’oeuvres de
l’histoire de l’art mais aussi leurs duplications photographiques
(La Joconde et ses
moustaches), le langage mais aussi les jeux de mots et les structures
multiples de la
pensée verbale (inspirées de Roussel et Brisset), la
nécessité des lois terrestres mais
aussi le hasard perturbant la règle créatrice et la vie
quotidienne, ou encore l’imaginaire
poétique se plaquant à la surface transparente du visible
(Le Grand Verre) et, en dernier
cadeau posthume, le désir modifiant la posture « raisonnable » des
regardeurs pour en
faire des « voyeurs » (Etant donnés).
Cette enquête artistique duchampienne dans le champ du réel
l’a toujours conduità reconnaître le « semblant » qui accompagne toute
réalité, y compris ce semblant qu’est
le milieu de l’art lui-même et les illusions de la « carrière
artistique » et de la vie sociale.
Enfin, cette plongée dans l’espace réel n’a
pas été dénuée d’analyse intellectuelle,
mais
elle demeure en fait largement intuitive et sensible, en tout cas « pratique »,
tout ené
cartant soigneusement tout pathos expressif (car dans la vie comme
dans l’art,
Duchamp s’est justement sauvegardé de toute relation pathologique...).
Par cette transformation de la nature de l’espace de la représentation
(dont il a pris acte
plus qu’il ne l’a provoqué), Duchamp a incontestablement
ouvert les voies qui sont celles
dont l’art contemporain va refléter la diversité et
la complexité à partir des années 60.
L’art pourra, à partir de cette véritable « révolution épistémologique »,
prendre
notamment en compte des savoirs extérieurs à lui, des
pratiques sociales savantes ou
profanes, des réalités matérielles ou corporelles
immédiatement mises en jeu dans des«
installations » rendant compte d’un point de vue particulier
: car dès lors, chaque
artiste est singulier et absolument responsable de la manière
d’aborder une chose, celleci
appartenant par définition à son propre espace individuel.
Chauffe, Marcel !
espère surtout être, sans théorisation
inutile, une manière d’en finir
aussi avec ce que l’on pourrait appeler le « point de fixation
Duchamp » : comme si
justement des générations de critiques ou d’artistes
avaient oublié que ce dernier avait
eu pour ambition première de faire échapper au fétichisme
de l’art, afin d’ouvrir le
spectateur au monde concret des choses, dans l’espace « social
et politique » le plus
large.
On fera crédit alors au subtil poète et critique qu’était
Apollinaire d’avoir pressenti, dès
1913, c’est-à-dire au moment des premiers ready-made,
le rôle majeur que l’intuition de
Duchamp allait jouer dans les futures innovations de l’art mais
aussi dans la modification
des usages de la Représentation dans la démocratie moderne
: « Il sera peut-être
réservé à un artiste aussi dégagé des
préoccupations esthétiques, aussi préoccupé d’énergie que Marcel Duchamp de réconcilier l’art
et le peuple ».
Catalogue réalisé avec des textes et des documents rassemblés
par Bernard Marcadé et
Emmanuel Latreille, ainsi que Tanguy Viel, Daniel Dezeuze.
Commissaire général
: Emmanuel Latreille, directeur du Frac Languedoc-Roussillon
assisté des responsables des différents lieux.