L’artiste islandaise Katrin Sigurdardottir (née en
1967 à Reykjavik) invite le spectateur à expérimenter
des espaces, entre architecture et paysage, qui font appel à sa
mémoire des sites naturels traversés mais aussi à ses
propres référence de « regardeur ». La
fabrication simple des oeuvres, véritable esquisse en trois
dimensions, affirme le caractère tout à la fois personnel
et culturel de ces sites. Katrin Sigurdardottir s’intéresse
en effet à tout ce qui constitue la perception des lieux.
Elle en a imaginé deux pour le FRAC Bourgogne, qui d’une
certaine manière inverse la place et l’expérience
habituelle du spectateur dans cet espace d’exposition.
Le public dijonnais a déjà pu découvrir une œuvre
de Katrin Sigurdardottir, Island (2003), achetée pour la
collection du FRAC Bourgogne l’année dernière
et présentée lors de l’exposition Le Génie
du lieu (1). Cette œuvre concentre de nombreux éléments
de la démarche de l’artiste. Référence
explicite au paysage, elle évoque également l’architecture
d’un espace d’exposition. Cette île aux côtes
découpées est close sur elle-même, sans aucune
ouverture, seulement éclairée de l’intérieur.
Pour cette raison, ce petit territoire semble à la fois
une place protégée et un monde coupé de l’extérieur.
Cela paraît aujourd’hui un lieu commun que d’aborder
l’Islande à travers ses paysages spectaculaires, ses
multitudes d’îles et ses immensités désertes.
Pourtant ce n’est pas cette dimension qu’investit Katrin
Sigurdardottir, qui a quitté son pays natal pour les Etats-Unis
en 1988, à l’occasion de sa formation. Les éléments
qu’elle imagine sont d’une facture assez frustre, en
bois, affirmant leur statut de construction. Ils n’évoquent
les paysages islandais que de manière très allusive,
mémoire lointaine ou imaginaire. Si la nature est au cœur
de son travail, l’artiste l’aborde moins pour sa spécificité que
pour la relation entretenue aujourd’hui avec elle. Le paysage
dans l’art moderne est le pendant exact de l’espace
urbain, représentation souvent nostalgique d’un monde
perdu, lieu à préserver des dégâts du
développement, havre de paix investi par le citadin lors
des fins de semaine ou des congés payés. L’œuvre
de Katrin Sigurdardottir s’intéresse à la perception
du paysage que nous avons à l’âge de la globalisation.
Les formes très simples que produit Katrin Sigurdardottir
se situent à la frontière entre des sculptures minimales,
chargées de définir les spécificités
du lieu, et des représentations de paysage en miniature.
En ce sens, le spectateur est au cœur de l’œuvre,
il l’active. Son expérience repose sur une double
dimension. D’une part il éprouve la perception physique
de sa relation au lieu et à l’objet. D’autre
part, il regarde les images créées par les œuvres
et développe une expérience plus mentale. L’artiste
souligne : « J’aime mettre en regard, d’un côté,
la perception de l’œuvre, aussi bien cérébrale
que purement visuelle, et, de l’autre, la rencontre physique
réelle avec un objet. » (2)
La miniature est le
moyen par lequel l’artiste fait naître
ces images mentales. Le changement d’échelle modifie
la relation que le spectateur entretient au lieu et privilégie
le regard. Pour cette exposition, Katrin Sigurdardottir a conçu
un grand espace dans lequel cette double dimension de la perception
est essentielle. Un savant jeu d’emboîtements fait
passer inlassablement le spectateur de sa présence physique à l’espace
imaginaire. Cette œuvre sans titre retourne également
la place habituelle du spectateur qui se trouve cette fois à l’intérieur
de la sculpture et ne peut la découvrir qu’à travers
un dispositif de mise en abyme. Cela entraîne une fragmentation
de la perception qui est également au coeur de l’autre œuvre
proposée, elle aussi sans titre. Une photographie de canyon
de l’ouest américain est morcelée entre différents
panneaux de scène qui obstruent partiellement l’ouverture
de la salle. Ces deux paysages sont mythiques, pureté immaculée
que rien n’altère d’un côté, symbole
d’un territoire idyllique offert à toutes les conquêtes
de l’autre. Cependant, le spectateur est dans un premier
temps confronté à l’envers du décor
et ne peut en aucun cas se perdre dans l’illusion contemplative.
De plus l’artiste conçoit un parcours d’une œuvre à l’autre
qui ôte toute possibilité de trompe l’œil.
C’est bien d’une construction qu’il s’agit,
non pas de la description d’un site spécifique qu’il
s’agirait d’appréhender mais de cet endroit,
ici et maintenant, dans toute son artificialité, perçu
au croisement des références personnelles et culturelles.
L’artiste conçoit la perception comme nomade, sans
cesse transformée. C’est pourquoi elle a par exemple
conçu certaines oeuvres telles des valises, paysages miniatures
proprement nomades, offrant la possibilité de le parcourir
mentalement en tout lieu, à tout moment. La cartographie
présente dans ces œuvres s’est effacée
ici au profit de la question du lieu, dont il s’agit de percevoir
les multiples facettes, dans l’espace et le temps. Car l’essentiel
réside pour elle dans ce déplacement : « Mon
travail porte un témoignage sur la condition nomade: le
centre du soi – de l’existence – est défini
par le déplacement plutôt que par le lieu d’arrivée
ou de départ. » (3). Ainsi, l’artiste crée
un lieu à expérimenter par le spectateur, dont la
perception présente est également nourrie de souvenirs
et de récits. Les paysages mythiques qu’elle a choisis
pour cette exposition en révèlent d’autant
plus leur part fictive.
Texte : Claire Legrand, responsable du service des publics