Il
est très difficile
de parler d’amour sans courir le risque de tomber dans
la mièvrerie ou le dogmatisme. D’un coté,
on s’imagine que l’amour est ineffable, qu’il
n’est qu’une affaire où la raison ignore les
pourquoi du coeur. Alors, la place est laissée à l’eau
de rose et tout n’est finalement qu’éternelle
redite sur fond d’imagerie kitsch. A l’autre extrême,
d’autres types de discours fondent de grandes théories énonçant: “l’amour
doit être ainsi”, sous-entendant que tout sentiment
dérogeant à la règle n’est qu’affection
illégitime. D’un coté l’imagerie ou
les chansons populaires, de l’autre tous les platonismes.
Il semble pourtant qu’un pis aller serait de montrer plutôt
que de commenter. Car si l’amour est une équation
insoluble, comme quiconque l’a un jour éprouvé le
sait, sans doute faut-il laisser le problème entier dans
sa belle complexité. C’est peut-être du coté de
certains artistes, ne prétendant rien résoudre
philosophiquement, mais simplement montrer, qu’il faut
se tourner. C’est ce que l’exposition “nous
nous sommes tant aimés” se propose de faire.
Le couple reste sans
nul doute l’espace expérimental
où l’intensité de l’amour atteint des
sommets. Parce que les êtres humains ne sont pas de purs
esprits, l’image des corps est une des composantes littérales
de l’amour. Ainsi, voir des gens s’embrasser ou faire
l’amour (comme dans les oeuvres de Wim Delvoye ou Adel Abdessemed)
fait l’objet de ce que les psychanalystes appellent une “pulsion
scopique”. Voir à tous prix, sans jamais être
vu. Regarder au plus près pour savoir si l’essence
de l’amour se laisse découvrir au détour de
corps dénudés. Pourtant, si cette forme de beauté est
célébrée par l’imagerie classique qui
la symbolise à tout bout de champ (Eros), elle n’en
reste pas moins stérile (malgré sa beauté).
C’est aussi ce que Camille Henrot montre dans “Deep
inside”: la pornographie et la mélancolie amoureuse
sont parfois les deux faces d’un même sentiment. L'ambiguïté règne
en maître dans ce domaine, ce que les aquarelles de Béatrice
Cussol montrent en contrepoint des personnages de Virginie Barré.
Un autre aspect récurrent dans les composantes de l’amour
est la mort. Qui n’a jamais prétendu aimer jusqu'à la
mort et au-delà? Quelle Juliette n’a jamais rêvé de
son Roméo? Certains, comme Araki, ont accompagné l’être
aimé jusqu’à la dernière limite. La
mort étant l’irréparable injustice mettant
fin à l’amour. D’autres choisissent de succomber
volontairement, comme les héros de grands romans, ce que
l’on imagine des magnifiques images de morgues d’Andres
Serrano. On sait en tous cas que le combat de l’amour et
de la mort est au centre de nos vies, tout simplement parce qu’il
est la cause première et la cause finale de nos existences.
L’amour est alors pris comme une étincelle entre deux
néants. C’était déjà le thème
des vanités qui figuraient en quelque sorte le combat d’Eros
contre Thanatos, repris plus tard par les interprétations
de l’inconscient.
Mais une autre forme
d’amour, plus commune, est celle que
l’on porte à notre entourage. Si nous ne nous entretuons
pas, c’est aussi parce que une forme d’empathie pousse
chacun d’entre nous à ne pas être indifférent à son
congénère. Rousseau appelait cela de la pitié,
et en faisait un sentiment spécifique à l’être
humain. Mais cette forme d’amour commune est aussi une des
plus impossibles: à l’image des personnages de Benchamma
qui semblent perdus, se cherchant et se fuyant en même temps.
Mais aussi, la guerre sourde ou déclarée entre chacun
de nous, voire au sein de nous mêmes, n’est jamais
loin. Miri Segal cristallise cette ambivalence dans ses oeuvres
où la douceur et la violence se côtoient dans un difficile
dialogue allant jusqu’au politique.
Reste enfin la forme
la plus primaire de l’amour: celui
que l’on porte à des enfants et à sa famille:
l’amour filial en quelque sorte. Larry Clark ou Alberto Garcia-Alix
montrent subtilement ce le lien intime et charnel. L’enfance
comme charnière de l’amour est également matérialisée
par les collages de Closky, qui, comme les souvenirs dont parle
Proust, sont teintés de présent et de passé,
de trivial et d’essentiel. Mais le lien qui nous lie à nous
même, cet amour propre qui est au coeur de notre volonté de
vivre et parfois nous dépasse, se trouve incarné dans
les oeuvres auto-référentielles de Jeff Koons et
Morimura. Et celles-ce, parlant d’amour, ne sont jamais loin
du glamour.