ARLES,
ALLER-RETOUR PASSIONNEL par François Hébel,
directeur des Rencontres d'Arles.
Pourquoi revenir à Arles ? Cette ville « dont
on a envie de faire le bien malgré elle ». Pourquoi dès que l’on quitte Arles, que
l’on s’éloigne de la Camargue,
il n’est plus qu’une obsession, celle de s’en revendiquer
?
En 1987, un groupe d’amies arlésiennes et journalistes
parisiennes m’emmenaient
dans un enthousiasme joyeux, assister à Paris au premier défilé d’un
jeune
couturier arlésien qui créait sa maison : Christian
Lacroix.
Vingt ans après, lorsque les Arlésiens apprennent que
Christian Lacroix
composera le programme 2008, les Rencontres prennent une autre valeur à leurs
yeux, une dimension affective. Vingt ans pendant lesquels Christian
Lacroix
assoit son image en revendiquant sa fibre arlésienne, mais
vingt ans que
Christian fréquente peu sa ville d’enfance. Peut-être
même l’affaire est-elle
douloureuse.
Il
n’est pas le seul Arlésien à adorer Arles
en se tenant à distance. Est-ce la
densité de cette ville si chargée d’histoire,
ancienne capitale romaine au IVe
siècle, haut lieu de la chrétienté au XIIe siècle,
régulièrement réfractaire au
pouvoir central : royaliste à la Révolution, républicaine à la
Restauration,
communiste à la Libération, de droite sous l’union
de la gauche, de gauche
lorsque l’État repasse à droite… ?
Une ville rude, ouvrière : le port, l’usine du train,
la construction de
raffineries, le papier ; une ville rurale : la Camargue ; une ville
virile : le
taureau, les soubresauts du Rhône, le pastis auquel on n’échappe
pas. Une ville
de migrants, dont le symbole des flamants roses cache des réalités
plus
violentes. Espagnols, Italiens, Nord-Africains, Gitans, réfugiés,
exilés, autant
de populations déracinées pour toujours. Une ville
isolée par un arc qui, de
Marseille à Montpellier, en passant par Aix, Avignon et Nîmes,
distribue
l’Europe du Nord vers l’Espagne et l’Italie, laissant
Arles dans un cul-de-sac.
Une ville d’une
rudesse bouleversante, ses plages en bout de digues, Beauduc,
magnifique, accessible par une piste chaotique, et les autres aux
accès secrets.
Glamour avec sa feria où l’on danse jusqu’au bout
de la nuit pour oublier la
gravité de la journée. Splendide en hiver lorsque l’horizon
violemment balayé par le vent crée une lumière que l’on ne connaît
qu’au plat pays, ce qui attira
Van Gogh. Romantique dans ses hôtels, où l’on
reprend souffle avant de se jeter
à
nouveau dans l’arène de la feria, des Rencontres, ou
du mistral. Gourmande
dans ses tables virtuoses dont les chefs de passage prennent racine
pour y
accumuler des toques ou des étoiles. Imposante et délicieuse
par ses vieilles
pierres.
Touchante parce que désuète et pas vraiment nécessaire
: qui s’en soucierait si
Arles disparaissait sous l’eau ? Donc désespérée,
donc exceptionnelle pour toutê
tre dont la sensibilité est exacerbée.
Maja Hoffmann, enfant en Camargue avant de vivre autour du monde,
mécène des
Rencontres et porteuse d’un magnifique projet de développement
pour la ville,
disait lors de son propre retour à Arles il y a sept ans : « Une
histoire
d’amour qui ne demande qu’à recommencer. » Après
avoir soutenu de nombreux
projets d’artistes, de musées et d’environnement
notamment en Suisse et auxÉ
tats-Unis, Maja Hoffmann, dévoilera en juillet une initiative
de réhabilitation
des ateliers SNCF. Autour de la Fondation Luma, qui sera dessinée
par Frank
Gehry, c’est un projet d’envergure internationale qui
poursuit la vision de
Michel Vauzelle (député et président du Conseil
régional Provence-Alpes-Côte
d’Azur) et qui a reçu le soutien du maire d’Arles
Hervé Schiavetti.
Telle est Arles ; certains s’en éloignent pour n’être
plus dans son ombre, mais
on ne s’en détache pas.
Monsieur
Lacroix, comme il se laisse nommer dans la couture, Christian,
pour les
Arlésiens, est le fruit parfait de ce mélange fait
d’émotions et de culture.À 20 ans c’est vers Jean-Maurice Rouquette, archéologue,
conservateur des musées
de la ville, fondateur du musée de l’Arles et de la
Provence Antiques et
cofondateur des Rencontres de la Photographie, qu’il se
tourne pour savoir s’il
doit embrasser une carrière artistique. Alors renforcé dans
ses convictions, il
s’oriente vers l’École du Louvre, détour
inattendu pour celui qui deviendra un
des plus grands couturiers. Lorsque je lui proposais d’appliquer
sa sensibilité exigeante aux Rencontres d’Arles j’imaginais inviter
ses cinq ou six
photographes favoris. Mais plus nous parlions plus je me rendais
compte que sa
vie était faite de rendez-vous avec la photographie. Des magazines
qu’il découpe
pour coller les photos dans des cahiers, source d’inspiration,
aux photos
commandées pour ses catalogues, à celles qu’il
collectionne dans les galeries,
son univers est vaste, exigeant, original, assez radical.
Il attache une grande importance à la sincérité de
l’auteur, il se méfie des
effets de mode, il ne recherche pas le spectaculaire. Le processus
de choix, qui
est un échange entre sa culture photographique, ses proches
amis de l’art, et
l’équipe des Rencontres, a donné lieu à des
démonstrations d’exigence sans
concession, fonctionnement que l’on imagine bien s’appliquer à lui-même
lors de
la préparation des collections.
Le résultat est un programme inattendu, peu de mode, une grande
palette, du
vernaculaire à la recherche esthétique, en passant
par l’engagement, son univers
de création et… Arles.
En appelant chaque photographe dont il connaît
le travail, il demande un jardin
secret, une nouveauté. C’est seulement s’il est
surpris qu’il retient la
proposition et choisit les images avec l’artiste.
Les Arlésiens aussi contribuent à leur façon à ce
programme, ravis de fêter le
retour au pays de celui qui leur appartient tous un peu. Ils prêtent
leurs
images à la demande de la Provence, ouvrent leurs archives,
et le musée Réattu
permet à Christian Lacroix d’ajouter une magnifique
installation d’art au
programme des Rencontres.
Durant ces mois de travail, il a beaucoup moins été question
de haute couture ou
de prêt-à-porter que de sensibilité, d’humanité,
mais aussi de fête et de
gourmandise. Je comprends pourquoi il a fallu si longtemps pour pouvoir
le
rencontrer, ne pas renoncer après les belles lettres manuscrites
décourageantes,
et franchir les barrages élevés autour de Monsieur
Lacroix. Il se protège car,
lorsqu’il se dispense, Christian donne tout. Il est alors d’une
curiosité inouïe, il écoute les autres
et il tranche. Il assume son jugement, ose dire aux
artistes que ce n’est pas ce qu’il attendait, et ose
aussi donner leur chanceà ceux qui ne sont pas encore repérés. Il est d’une
fidélité exigeante, respecte
l’autonomie de ses proches tout en s’intéressant à eux
au point de les
surprendre parfois, les invitant à exposer des photos qu’ils
pensaient de
simples souvenirs.
Christian
Lacroix est un grand connaisseur des arts visuels, il propose pour
Arles une lecture originale de la photographie contemporaine, sa
promenade. Il
s’expose lui-même courageusement sur un terrain où l’on
ne le connaissait pas
encore. Il correspond parfaitement à ce que nous avons redéfini
pour les
Rencontres avec François Barré : varier chaque année
les lectures de la
photographie, découvrir, surprendre, contourner les évidences,
mettre les
artistes sur l’avant de la scène.
Un tel projet existe grâce à un
faisceau de bienveillance et de talents. La
Région qui a rénové la Grande Halle des Ateliers,
le plus grand bâtiment dont
nous n’avions pas encore l’usage. Les partenaires privés
qui nous sont fidèles
et ont eu le courage de nous suivre sur le long terme, et notamment
la Fondation
Luma, SFR et la Fnac. Ils renforcent le soutien de nos partenaires
publics. Les
photographes, agents, agences, studios, amis, le musée des
Arts décoratifs et
l’INA, et enfin les équipes des Rencontres qui se sont
de nouveau adaptées à un
univers et à son projet multiforme.
Arles 2008 est placée
sous le symbole du double retour de ses enfants, Christian
Lacroix et Maja Hoffmann, qui, tels les rois mages, lui apportent
les plus beaux
des présents, le renouveau par la culture, le partage, la
fête, l’exigence,
l’insoumission. Arles les reconnaît bien là.
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