Pour
2007, [S]extant et plus a confié le commissariat de l’exposition
d’été à Jean-Max Colard, Claire Moulène
et Mathilde Villeneuve. De juillet à septrembre, ils proposent
ENLARGE YOUR PRACTICE, un projet qui réunit le travail de
25 artistes, sur près de 2300 m2, à la Friche la
Belle de Mai.
WILFRID
ALMENDRA
OLIVIER BABIN
BAD BEUYS ENTERTAINMENT
OLAF BREUNING
BRODY CONDON
STÉPHANE DAFFLON
JOCHEN DEHN
ALAIN DELLA NEGRA &
KAORI KINOSHITA
DANIEL DEWAR &
GREGORY GICQUEL
OLIVIER DOLLINGER
CYPRIEN GAILLARD
FABIEN GIRAUD
PIERRE JOSEPH
KOLKOZ
EMMANUELLE LAINÉ
THOMAS LÉLU
ANTHONY PATTI
JULIEN PRÉVIEUX
MAROUSSIA REBECQ
LIONEL SCOCCIMARO
GUILLAUME SÉGUR
RAPHAEL SIBONI
JIM SKULDT
LAURENT TIXADOR &
ABRAHAM POINCHEVAL
En l’an 2000, l’émission Jackass débarquait
sur les chaînes de télévision américaines,
avant d’envahir quelques mois plus tard les sites et autres blogs
des jeunes internautes. D’abord initié par le magazine
de skateboard Big Brother, puis diffusé sur MTV avant de devenir
un film, Jackass alignait cascades humiliantes et défis périlleux,
sans autre but que le fun. Devenu le modèle d’une socialité adolescente
fondée sur le fou rire nerveux et les entreprises casse-gueule,
Jackass pouvait aussi être vue comme l’avatar adolescent
et peut-être impensé des performances extrêmes de
l’art contemporain, l’héritier lointain et décomplexé du
Body Art de Chris Burden dans les années 70, et des élucubrations
plus récentes de Paul Mac Carthy ou Mike Kelley. Contemporaine
de Jackass, mais aussi des jeux en réseau, du paintball, du
tuning et autres fan-fictions qui prolifèrent sur le net, et à l’inverse
très consciente d’une récente histoire de l’art,
une nouvelle génération d’artistes, nés
autour des années 80, ne cache plus aujourd’hui son goût
pour cette culture adolescente, avec ses délires de fans, ses
super-héros, ses jeux de rôle et sa guerre des étoiles.
Au point de ne pas seulement se contenter d’en observer les codes,
mais d’incorporer bel et bien ces univers à leurs propres
langages artistiques. Avec son titre en forme de spam, l’exposition « Enlarge
Your Practice » se propose de faire le tour de ces pratiques
importées aujourd’hui dans le champ artistique, et qui
contribuent à élargir massivement le paysage de l’art
contemporain. D’où une gamme très ouverte de formes,
d’emprunts et de stratégies artistiques : on pense ainsi
aux customisations spectaculaires mais toujours « hand made » du
tandem Dewar & Gicquel qui donne forme à des sculptures
hétéroclites, comme cette raie manta en latex noir, cloutée
et armée d’un nunchaku. Mais aussi au jeune Fabien Giraud
lorsqu’il investit l’imaginaire carrossé d’un
trio de mini motos rugissantes ou les tréfonds d’un concert « straight
edge » (mouvement punk végétarien né en
Californie à la fin des années 1970), sans compter les « fan
films » de Raphaël Siboni conçus comme des prolongements
de Starwars, ou encore les paysages vandalisés à coups
de fumigènes par Cyprien Gaillard. Dans ces pratiques, dont
la culture Internet a largement contribué au développement
(l’outil Internet qui participe au nivellement des pratiques
et à leur propagation, engendre à son tour des formes,
voire une esthétique d’esthétique - on peut par
exemple parler d’une « esthétique You Tube »)
on retrouve une fascination pour un certain amateurisme qui, s’il
semble à priori relever de l’accessoire et du loisir,
recouvre en fait un niveau de codification quasi scientifique. L’exposition
implique ainsi de voyager dans des univers très pointus, avec
leurs rituels, leurs temples, leur jargon, leurs repères, leurs
cultes, leurs tribus bien particulières. Reste que par-delà les
stratégies proprement mises en œuvre par chaque artiste
dont la posture rappelle parfois celui du fan, il se manifeste dans
ce paysage élargi un certain surrégime esthétique.
Soit une surenchère de formes, une compilation de codes et de
références, un excès d’énergies (décuplées
même, dans le cas des artistes qui travaillent en collectif),
et un certain engagement physique nécessairement requis par
la pleine réappropriation de ces pratiques à forte dose
performative. Une surenchère paradoxale quand on sait que la
force motrice qui agite la plupart de ces artistes repose presque systématiquement
sur une donnée fortuite : l’ennui. Le désoeuvrement
du dimanche après-midi en somme. Se dessine alors une nouvelle
ligne de partage sur la base d’un clivage inédit entre « fun » et « non
fun » qui tend à se substituer aux critères de
lectures traditionnels du beau ou du jugement éthique, voire
de l’engagement politique. Un clivage, dont le développement
hors du champ est à prendre au sérieux quand on sait
qu’il va jusqu’à justifier l’inacceptable,
dans certains jeux limites, comme celui de « la petite mort » (ou
jeu du foulard) qui fit récemment des ravages dans les cours
d’école ou du « Happy slaping » qui fait recette
outre-manche et dont la règle consiste à agresser quelqu’un
au hasard dans la rue, à le filmer - le plus souvent via son
téléphone portable - pour ensuite le diffuser sur le
Net. Plus grave encore, dans le cas de l’épisode Abou
Ghraib incontestablement construit sur la base de références
culturelles - voire cinématographiques - communes et dont l’objectif était,
comme dans le cas de Jackass, la production d’images à diffuser
sur Internet. Claire Moulène, Mathilde Villeneuve et Jean-Max
Colard. Paris 2007.
|