Par
François Barré, président
des Rencontres d’Arles.
Après le maelström Depardon, se mêlait à notre
joie du succès rencontré (52 000 visiteurs dont 20% d’étrangers
soit 50% de plus qu’en 2005) une interrogation inquiète
sur le futur à inventer pour ne pas perdre l’élan
pris et le mouvement qui nous avait portés. Il y a certainement
dans cette perplexité un côté midinette du genre
aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain. Mais
peut-on faire autrement et projeter que d’une année sur
l’autre, il y ait soudain un changement de rythme, un mouvement
lent pour la paix de l’âme et des corps, succédant à quelques
folles cadences ? Pierre Barouh a inscrit sur les disques de Saravah,
une pensée devenue fameuse : Il y a des années où l'on
a envie de ne rien faire. Même pour un adepte de la décroissance,
il est difficile de mettre en pratique cette aimable invitation. Et
ce serait bien mal connaître François Hébel et
les équipes des Rencontres que de les imaginer repassant les
vêtements froissés pour les ranger, en attendant de nouvelles
noces. Être à l’écoute de la création,
aspirer au changement et à l’invention, implique une impatience
sans limites et le besoin absolu de rencontrer davantage, de connaître
encore, de chercher plus loin, de voir et de revoir, sans autre crainte
que l’impensable perte du désir et la menace familière
d’un rythme de croisière pour vacanciers tranquilles.
Continuer, c’est faire plus et mieux et ne savoir répondre à la
sempiternelle question - « Comment allez-vous faire ? Y a-t-il
une vie après Parr et Depardon ? Quel sera le nouveau directeur
artistique ? Un nom vite ! » - que par l’invention de nouveaux
plaisirs et d’autres rendez-vous. Il en fut ainsi en 2005, année
d’une magnifique édition des Rencontres que François
Hébel sut penser et mettre en musique et en image sans le recours à un
deus ex machina. Ce n’était pas un repli sur nos propres
forces mais une autre forme d’ouverture, plus attentive à la
diversité des regards. Et cette alternance nous semble convenir.
Les Rencontres 2007 seront donc de cette eau-là, eau de vies
et de villes puisée aux sources de la création. Alors
que 2006 faisait cercle autour d’un homme, de sa fratrie et de
la francophonie, 2007 prend le large et va chercher en Chine et en
Inde une histoire vive de la modernité et de la contemporanéité.
Dans la démesure d’une ville et d’un pays en
mutation, les artistes ont investi le quartier de Dashanzi, devenu
le laboratoire artistique de Pékin. Situation extraordinaire
qui mêle la continuité d’un ordre collectiviste à la
rupture d’un désordre artistique, où se frottent
et s’échauffent les destins individuels et les effets
de masse. Tout un quartier dans l’invention, c’est à la
fois rassembler et spécialiser, unir et autonomiser. Questions
essentielles posées à la ville et à la démocratie.
François Hébel est allé là pour y découvrir
un chantier incessant, riche d’expérimentations et d’échanges
entre des artistes qui seront à Arles de véritables
révélations. Ils trouveront dans les ateliers SNCF
un patrimoine d’architecture industrielle qui devrait, comme
dans le Dashanzi Art District, devenir un espace permanent, dédié à la
création.
India Now est l’autre pôle de cette quête continentale.
Pour être enracinée dans une culture photographique
plus longue et moins entravée par les injonctions et les interdits,
la création a pris en Inde un tour différent. Davantage
liée à des traditions, au temps de vivre, aux relations
familiales, amoureuses, sociales, la photographie y a notamment été pratiquée
par les Maharajahs comme un exercice artistique, gageant à la
fois d’une modernité assumée et d’un bonheur
familial mis en albums. D’autres passions révéleront
notamment la prégnance de l’image du père. Ainsi
en sera-t-il avec les collections de photos de famille d’Amrita
Sher-Gil, morte à vingt-huit ans, artiste peintre et figure
légendaire de l’art et de l’émancipation
féminine en Inde, et de sa relation avec son père Umrao
Singh Sher-Gil, dandy, aristocrate, et défenseur de la nation
indienne des années trente ; ou encore avec Dayanita Singh
présentant un travail très contemporain, associé aux
photographies des aventures amoureuses de son père avant son
mariage, rassemblées dans un album par sa mère.
Une autre femme de légende, Pannonica de Kœnigswarter,
plus souvent appelée Nica, baronne flamboyante et mécène
des musiciens de jazz des années be-bop (Thelonious Monk écrivit
pour elle Pannonica, et Horace Silver Nica's dream) sera présente
par les photos polaroïds qu’elle fit de tous ceux qui
trouvèrent chez elle un refuge : dont Charlie Parker, Bud
Powell, Thelonious Monk.
Au fil des ans, grâce à la générosité d’une
autre mécène, Maja Hoffmann, les Prix des Rencontres
d’Arles ont connu une notoriété croissante. Afin
de renforcer leur rayonnement, ils seront concentrés autour
de trois domaines, découverte, livre d’auteur, livre
historique et bénéficieront de la présence et
de la vigilance de prestigieux nominateurs : Bice Curiger, Alain
Fleischer, Johan Sjöström, Anne Wilkes Tucker et Thomas
Weski, donnant une légère touche arts plastiques en
belle alternance avec l’année Depardon.
Il importe chaque année de rendre hommage à un grand
collectionneur et/ou à une institution du monde de la photographie.
Nous ferons d’une pierre trois coups en célébrant
comme il se doit le soixantième anniversaire de Magnum ; en
retournant en Inde avec le plus célèbre des photographes
Raghu Rai, correspondant de Magnum et en exposant les collections
vernaculaires d’Erik Kessels qui nous avait enchanté en
2005 avec la présentation de ses recensements de Useful Photography.
Un président consciencieux ne saurait terminer cette rédaction
annuelle sans dire ses reconnaissances toutes sincères et éprouvées
aux partenaires publics et privés. Notre budget ne cesse d’augmenter
et la part de nos partenaires privés de croître plus
rapidement que celle des partenaires publics, soutiens et compagnons
indéfectibles de la première heure. Le pourcentage
mécénat plus ressources propres représente en
2007, 56% des ressources totales contre 44% pour les financements
publics. En 2001, les mêmes postes de ressources étaient
respectivement de 29% et de 71%. Un tel résultat est exceptionnel
et illustre la capacité performante d’une économie
mixte. Puissent les partenaires publics partager cette conviction
et se maintenir à un niveau paritaire afin que vive la plus
importante manifestation française non commerciale consacrée à la
photographie. Notre croissance est fragile et nos moyens insuffisants.
Grâce soit rendue au talent et à la pugnacité de
François Hébel et des équipes jeunes et passionnées
des Rencontres. Ensemble ils portent un succès reconnu par
tous. L’enthousiasme et l’exaltation sauront-ils résister
indéfiniment à l’épuisement et à l’impécuniosité ?
D’autres surprises scanderont cette année présidentielle, à laquelle
nous pensons tous. Aux Rencontres d’Arles, elles seront stimulantes
et prometteuses. Puissent les nouvelles instances qui gouverneront
la culture, avoir le charisme, l’intelligence et la générosité d’Amrita,
de Nica et de Maja.
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