L’oeuvre de Yann Sérandour s’apparente à une
pratique de lecture qui s’insinue dans les marges de l’histoire
de l’art. Son travail manifeste un intérêt particulier
pour le livre, l’édition imprimée et la bibliothèque,
supports de la connaissance et lieu de sa transmission. Reprenant
les productions d’artistes contemporains historiques comme
Edward Ruscha, Raymond Hains, Joseph Kosuth ou Lawrence Weiner, il
les revisite et les prolonge en déplaçant leurs enjeux
initiaux. Ses propositions interstitielles peuvent prendre la forme
d’insertions, d’ajouts ou de prolongations, et recourent
mimétiquement à des supports variés. Avec égards
et impertinence, humour et érudition, Yann Sérandour établit
un « dialogue » avec l’oeuvre d’un auteur
pour générer d’autres lectures.
Invité à réaliser une exposition au Musée
de l’Objet, suite à une résidence à La Box – École
Nationale Supérieure d’Art de Bourges de janvier à mars
2007, Yann Sérandour a choisi de mettre en oeuvre une série
de déplacements et de permutations au sein de la collection
du musée, tandis qu’il présente ses réalisations
antérieures sous la forme de cartes postales et de publications,
disponibles à l’accueil du musée. Interrogeant
les opérations de reproduction et de transmission dans l’art,
son attention s’est portée sur deux oeuvres de la collection
: Duchamp Bicycle Wheel de Sturtevant (1993), Shadow 1 & 3 de Joseph
Kosuth (1965), et sur la reconstitution du Plein d’Arman (1960/1994).
L’oeuvre d’Elaine Sturtevant consiste à assimiler
des oeuvres marquantes de l’histoire de l’art en les reproduisant à l’identique.
Duchamp Bicycle Wheel (1993) est une réplique de la célèbre
Roue de bicyclette (1913) de Marcel Duchamp, dont l’original
fut perdu et la mémoire perpétuée à travers
la réalisation de répliques tardives figurant aujourd’hui
dans les grandes collections d’art moderne. Placée habituellement à l’entrée
du Musée de l’Objet, l’oeuvre de Sturtevant a été remplacée,
dans un geste de mise en abîme des opérations de diffusion
et de reproduction des oeuvres d’art, par une réplique
miniature de la Roue de bicyclette de Duchamp. Cette dernière
a été achetée par correspondance par Yann Sérandour
dans la boutique de souvenirs du Philadelphia Museum of Art où sont
conservées les principales oeuvres de Duchamp et expédiées
au Musée de l’Objet. Acheté dans le commerce et
simplement exposé au musée, cet objet en série
estampillé made in China réitère le scénario
du ready-made sur le mode d’un retour à l’envoyeur.
Déplacée au deuxième étage du musée,
l’oeuvre de Sturtevant est utilisée pour réactiver
Shadow 1 & 3 (1965) de Joseph Kosuth dont le principe pose une équivalence
conceptuelle entre l’objet, sa représentation et sa définition.
La nouvelle configuration proposée par Yann Sérandour
reprend un procédé utilisé par Duchamp lui-même,
consistant à projeter l’ombre des ready-mades sur une
surface à deux dimensions. Shadow 1 & 3 juxtapose ainsi
l’ombre portée de la réplique de l’oeuvre
de Duchamp par Sturtevant, la photographie de cette ombre et l’agrandissement
photographique de la définition tirée d’un dictionnaire
du mot ombre (shade). Cette nouvelle version réinjecte une temporalité historique
proprement ironique au sein de l’oeuvre conceptuelle de Kosuth,
au risque de faire basculer le regardeur dans la quatrième dimension...
une exposition de Yann Sérandour au Musée de l’Objet.
* Pierre Cabane, Arman, Paris, éditions de la Différence,
coll. « Classiques du XXIe siècle », 1993.
La reconstitution du Plein d’Arman (exposition à la galerie
Iris Clert en 1960), réalisée sous la conduite de l’artiste à l’occasion
de l’exposition Hors limites, l’art et la vie 1952-1994
(Centre Pompidou, Paris, 1994), est exposée à titre permanent
dans le hall d’accueil du Musée de l’Objet. Le Plein
fut produit en réponse au Vide d’Yves Klein (exposition à la
galerie Iris Clert en 1958), et consiste en une accumulation d’objets
remplissant la galerie. Il oppose au vide métaphysique d’Yves
Klein un principe de matérialité, ancré dans le
réel et la vie quotidienne. Retournant la proposition d’Arman,
Yann Sérandour fait de nouveau le vide et déplace dans
le pavillon vitré du Musée de l’Objet tous les
objets contenus derrière la reconstitution de la devanture de
la galerie Iris Clert. En les exposant un à un et en en dressant
le catalogue, il rejoue par ce geste l’objet du musée
lui-même.
«
Bien amicalement » : le titre de l’exposition de Yann Sérandour
provient d’une dédicace d’Arman trouvée dans
un livre* de la bibliothèque de l’École d’art
de Blois et reproduite sur le carton d’invitation de cette exposition. À l’image
de cette dédicace que Yann Sérandour adresse aux visiteurs
de son exposition, son travail déjoue l’autorité de
la signature et la linéarité de l’histoire de l’art
pour produire un réseau de correspondances dans lequel les positions
d’artiste et de lecteur sont singulièrement retournées.
Né en 1974, Yann Sérandour vit et travaille à Rennes.
Son travail a été présenté lors du prix
Fondation d’entreprise Ricard 2006 et a fait l’objet d’une
première exposition personnelle début 2007 au Cneai (Centre
National de l’Estampe et de l’Art Imprimé, Chatou)
où il a réalisé divers projets d’édition
depuis 2004. Titulaire d’un doctorat en arts plastiques, il a été commissaire
de l’exposition Un art de lecteurs à la Galerie Art & Essai
de l’Université Rennes 2 en 2005 qui exposait la relation
de certains artistes contemporains au livre et à la bibliothèque.
|