L’artiste suisse John Armleder a invité une
vingtaine de plasticiens à participer à cette exposition,
et à se conformer à une consigne stricte : les travaux
présentés doivent être transparents, de sorte
que chaque œuvre laissera apparaître les autres, et qu’aucune
ne pourra être appréhendée sans une interférence
dans le champ visuel. Les matériaux recommandés : verre,
plexiglas, mailles, grillages, claires-voies, découpages,
jalousies. Le commissaire se réserve les murs, qu’il
ornera d’une peinture servant d’« emballage » au
reste.
Le titre de l’exposition, Introvert, Extrovert, Makes no Difference,
vient d’une affiche de Exploding Plastic Inevitable - une série
d’événements multimédias, de spectacles
et de performances (les deux mots se confondant dans le terme anglais « performance »)
orchestrés par Andy Warhol en 1966 et 1967-, annonçant
un concert du Velvet Underground. Une référence historique
qui amène à porter un regard particulier sur l’exposition.
L’œuvre plastique d’Armleder, qui fut très
lié au mouvement Fluxus et aux « happenings » des
années 60, a conservé de cette activité de nombreuses
traces, notamment dans son utilisation de l’espace, souvent très « spectaculaire »,
parfois proche du décor de théâtre.
Armleder a pratiqué de nombreux emprunts à l’histoire
de l’art récente, le suprématisme, l’art
concret, l’art minimal, son fond de commerce pourrait-on dire.
On l’a souvent considéré comme un artiste néo-géo,
mais en réalité il ne fait que se servir de cette pratique
comme d’un outil parmi d’autres. Les pratiques appropriationnistes
des années 1980 ressurgissent aussi ici, à commencer
par la peinture murale dont le commissaire fait l’offrande aux
artistes invités, qui peuvent en user comme bon leur semble,
l’ignorer, suspendre leurs œuvres dessus, l’inclure
dans leurs propres installations. Plus subtilement, chaque œuvre
regardée obligera aussi à regarder les autres au travers,
comme une citation « live », en direct.
Armleder illustre l'interconnexion qui existe de fait entre toutes
les œuvres d’art, qui se nourrissent les unes des autres
et ne sont déterminées que par leur place au sein d’un
ensemble : celui de la culture spécifique d’un lieu donné à un
moment donné. La détermination historique de l’œuvre
d'art, qui dans un autre contexte serait radicalement différente,
amène à relativiser l’importance de ses aspects
formels, et à pratiquer un certain détachement. Armleder
accepte toutes les interprétations qui sont faites de ses œuvres,
les jugeant aussi valables les unes que les autres.
«
Ce qui fait sens, c’est la superposition de ces modes d’utilisation ».
Plus que de l’ironie, cette attitude reflète un certain
recul par rapport à la création, mais un recul qui ne
nie en rien son importance, qui en relativise seulement les détails
de fabrication. Armleder ne cesse de modifier les règles du
jeu, comme quand il reprend l’an dernier au Mamco de Genève
30 ans de dessins anciens pour former une mosaïque sur un mur,
constituant une œuvre nouvelle sans qu’un seul des éléments
soit réellement nouveau. Chez Catherine Issert, dans « l’emballage
inversé » de sa peinture murale, les œuvres au sol
se retrouvent comme « à l’intérieur d’une
boîte » : l’œuvre (la méta-œuvre),
c’est la boîte, avec tous les trésors qu’elle
contient.
Claire Bernstein, écrivain, critique d’art
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