FANTÔMES
En voyant la dernière exposition de Françoise van Dermeulen,
on ne peut s'empêcher de penser à la métaphore
du Theatrum
Mundi, selon laquelle les êtres jouent tous, consciemment ou
non, un rôle sur la scène d'un monde perçu comme
jeu ou
représentation, et dont les ficelles sont tirées par
le démiurge de l'oeuvre qu'est la réalité ou sa
mise en abyme fictionnelle. Cette
illusion, et la tension latente de sa révélation, sont
synthétisées dans l'effet que propose "Audience", à la
Bergerie-Lieu d'Art
Contemporain. Les peintures de formats variés, placées
tout au long de l'exposition , représentent les spectateurs
d'un théâtre
fixant la scène, leur visage fantomatique se découpant
dans un fort effet négatif sur un fond sombre. Le monde de l'artiste
belge
est peuplé de fantômes, d'acteurs, d'adeptes de spiritisme
ou de magie, et de personnages silencieux et figés tout droit
sortis du
théâtre d'Anton Tchekhov ou d'August Strindberg. Françoise
van Dermeulen pose donc la question du mouvement et de la
performativité des non-dits, en écho aux écrits
de Goethe (et bien plus tard de Jean-Luc Nancy), qui tentant de réduire
le jeu de
l'acteur à un ensemble de poses et de gestes, prescrivaient
une mobilité réduite pour les personnages importants.
Réduction mise
en parallèle à une nomination puisque "ce que je
vois, je le nomme."1
Chaque oeuvre fonctionne de façon indépendante, mais
agit également comme l'élément d'une narration
plus vaste visantà déconstruire, non pas le contenu, mais l'histoire et le mode
de fonctionnement de systèmes de production d'images. Pour
Françoise van Dermeulen, l'inconscient construit notre appréhension
de la réalité. Les débuts de la psychanalyse,
le
développement des tests psychologiques comme ceux de Rorschach,
de même que les recherches du professeur Charcot sont
au coeur des préoccupations de l'artiste. Avec Audience 14 (2009),
par exemple, un espace rond peint en noir à la manière
d'un
diorama dans lequel le visiteur s'immerge, l'artiste représente
de façon abstraite un gardien de nuit, symbole de l'inconscient,
L'usage de la répétition participe de l'idée selon
laquelle rien n'a de fin ni de commencement. Ce concept clé pour
Françoise van
Dermeulen apparaît sous la forme du ruban de Moebius.
Selon l'artiste, la réalité est une construction faite
d'illusions d'optique où rien n'est jamais déterminé.
Ainsi, l'identité de ses
personnages semble toujours transitoire, ils sont masqués, en
transe. Formellement, cette instabilité est rendue par un processus
d'abstraction et d'aplatissement produit par le filtre du passage constant
d'une spatialité à l'autre. Le jeu des conventions sociales
est mis à distance pour révéler des sentiments
intemporels, d'amour, de haine, de peur. Ainsi, que l'on soit acteur
ou spectateur,
Françoise van Dermeulen nous montre un soleil " éclairant
une de ces dernières journées translucides et pures qui
précèdent
chaque année la venue de l'hiver."2
1 Alain Farfall Des Illusions ou l'invention de l'art, ed. Incertain
Sens 2008, page 17
2 Raymond Roussel Impressions d'Afrique, ed. Flammarion 2005, page
176
Jessica Le Breuil
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