Toute
exposition relève implicitement – même
si un artiste s’applique à s’y opposer – de
l’institution muséale, donc d’une perspective
de conservation à plus ou moins long terme. Montrer précède
généralement garder, exposer invite à conserver.
S’il ne fait pas de doute que les propositions de Cléa
Coudsi et d’Eric Herbin s’exposent, quelle est la nature
de ce qu’ils induisent à conserver ? Des frottements,
des grattages, des crissements de matériaux ou encore des
agitations, désordonnées et géométriques à la
fois, qui échouent à engendrer des mots, des phrases,
du texte…
Deux grandes directions dans le travail de ce tandem d’artistes.
Soit ils procèdent à la cueillette de ce qui ne se
conserve pas (les messages épistolaires concis des cartes
postales, les SMS téléphoniques abrégés…)
pour tenter de mémoriser les énoncés phatiques
fugitifs, la communication futile ordinaire. Soit ils interrogent
ce qui fait message dans les restes de certaines activités
humaines(les fossiles charbonneux par exemple) ou dans les signes
arbitraires qui conditionnent l’écriture.
C’est cette seconde direction que la présente exposition
privilégie : deux installations sont judicieusement réunies,
Black sound et Turn letters spirit.
Etrangement, un fil métaphorique ténu les lient : le
plateau sur lequel dansent les caractères de l’alphabet,
n’est pas sans évoquer les tapis mécaniques où se
déversent les roches extraites du sous-sol pour être
triées, autrement dit classées entre le « bon » et
le « mauvais », comme on dit le bon et le mauvais usage
grammatical…Tapis à faire le sens. Ecrire n’est-il
pas un acte de sélection
et de classement des signes ?
Mais les deux propositions
sont « célibataires ».
Elles ne sont pas dépendantes de leur proximité pour
offrir une poésie inédite. Turn letters spirit est
une proposition théorique tout autant qu’humoristique.
Et ce n’est pas une des moindres vérifications jubilatoires
que de constater la nature burlesque qui émane des dérangements
cahotiques de ces petits objets dont l’arbitraire est la nature
: les lettres de l’alphabet. Rien de plus intrigant et d’hypnotique
en effet, que de regarder ce remue-ménage des signes dont
la stricte géométrie circulaire des mouvements aimantés
ne parvient pas à organiser le lisible.
Pourtant tout est réuni pour faire du sens : des signes, les
lettres métalliques (le réservoir de la langue) et
une loi contraignante, la machinerie invisible des aimants (l’emprunt
sélectif du langage).
Pas de lisible pourtant, seulement du visible…On ne saurait
mieux miner plastiquement l’échafaudage linguistique
et en dire simultanément la complexité faite de hasard
et de programmation.
Black sound n’autorise pas un comparable clin d’oeil
théorique, mais c’est à l’échelle
entière de l’installation que s’installe une métaphore émouvante
: la mémoire d’une extraction.
Le stylet qui épouse les reliefs du morceau minéral
qui tourne sur lui même - tel le saphir des anciens
é
lectrophones, mais ne caressant pas ici la platitude vinylique – restitue
en fait une double mémoire. Celle donc de l’extraction,
une anamnèse sonore des percussions et des vrilles dont découle
le caillou charbonneux. Ce stylet n’évoque-t-il pas
le marteau-piqueur du mineur ?
Mémoire également des plis minéraux qui traduisent
la stratification d’une formation, d’une concrétion.
Les feuilletages et les brisures offrent une partition qui signale
une perte mémorielle : si la part formelle des choses, naturelles
et artificielles, même lacunaire, s’est transmise au
travers des siècles et des millénaires, en revanche
leur part sonore s’en est détachée.
Et c’est l’inversion poétique que Black sound
produit : si le son de la matière est ici retrouvée,
c’est la forme qui en est affectée. Car ce stylet pique
le son mais use la matière et ses contours,engendre de la
poussière. Et l’on doit alors prendre à la lettre
la formule consacrée : la poussière de l’oubli.
Black sound est une installation qui expose une usure « en
direct », cette usure des choses qui est la condition nécessaire
pour que leur bruit soit restitué. Restitution de la propriété sonore
de la matière dont le prix est la disparition de cette dernière,
figurée paradoxalement par l’exposition conservation
de résidus de l’activité humaine.
Dominique Paini - 2009
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