Chers Os,
En feuilletant son album photos, celui qui retrace, à travers
toute une galerie de portraits, le déroulé de son vécu,
ma chair s'est plainte de vous. A première vue, elle trouvait
jusque-là l'existence belle, pleine de victuailles et de nectars,
remplie des plaisirs de l'amour, de rires partagés. Elle aimait à se
tremper dans la tiédeur des douces effluves de la satisfaction
personnelle et de l'insouciance collective.
Et vous, froidement, qui cherchez à contrarier tout ça
!
Par votre faute, elle se sent désormais affublée du
don inutile de l'éphémère en regardant son reflet
pâlot dans le miroir noir de vanité que vous lui tendez
chaque jour. Par cette présente, elle me charge donc d'exprimer
sa peine et de vous transmettre tous ses regrets de vous voir lui
gâcher son élan en la faisant trébucher sur vos
formes emmêlées. Mais cette fois-ci, elle n'en rit plus
!
Avouez que c'est usant ! A se demander s'il n'y a pas au fond de
vous cette volonté acharnée et préméditée
de nuire à l'importance de ses actes, de ses passions, en
ne retenant d'eux que de simples traces sur l'argile d'une mare.
De toutes les manières, avec vous, tout finit toujours de
la même façon : en fossile ! Pourquoi lui gâter
ses illusions ? Voulez-vous la laisser sombrer dans la mélancolie
de la vie coite et de sa nature mortelle ?
Sans chercher bien longtemps dans l'album, on peut trouver les preuves
affligeantes de vos méfaits.
Prenons l'exemple de ces trois photos d'enfants déguisés
pour l'occasion en crânes de Carnaval. Ce souvenir sentait
bon l'innocence et pourtant, une fois les cotillons envolés,
que lui laissez-vous au final comme métaphore ? L'image d'un
raccourci menant de l'enfance à la mort sans passer par la
case « Je la vie! » : une parenthèse entre l'eau
et la terre.
Encore un exemple, facile. Le portrait d'une adolescente qui se faisait
coiffer pour la première fois par un vrai professionnel un
soir d'été au ciel transparent. Ses longs cheveux lui
voilaient le visage. L'instant était frais, marquant, puisqu'à l'arrière-plan
une étoile filante surprit le preneur de vue, fixant pour
une relative éternité cette microseconde délicate.
Mais quelle ne fut pas la consternation lorsque, au rendu, dans les
reflets mouillés de la coiffée, votre tête déboula
inopinément - en plein coeur de cet instant d'espoir. Croyez-vous
que ce soit drôle à vivre ça ?
Allez ! Un dernier ! Remontons à cette nuit où deux
de ses amis admiraient dans une parfaite harmonie le jeu merveilleux
du hasard sur une giclée d'eau. Le photographe sut parfaitement
capter la matière en train de se déliter dans l'épaisseur
de l'air. Et là, qu'y vit-on ? Encore vous, tapis dans les
méandres du dessin des gouttes. On pourrait ainsi multiplier
les cas où, par votre présence même, vous troublez
de larmes la beauté qu'elle admire dans ces visages aimés
alors qu'ils se vident de leur eau de jouvence. N'en reste qu'une
flaque qui esquisse un reflet fragile, sensible au courant d'air.
A la moindre occasion, il faut absolument que vous vous manifestiez
intempestivement. Dans la moindre tache, dans la moindre volute de
fumée, dans l'infime éclat du verre, il vous faut exhiber
vos crânes. Il est vrai que votre représentation est
aisée. Deux trous, un triangle et la figure apparaît...
Dès que l'esprit de la chair tente de s'exprimer ; il n'en
sort plus de lui que vous-même : du calcaire !
C'est assez ! Je vous demande de laisser la chair en paix. Il suffit
d'être systématiquement contre tout ce qu'elle entreprend
de beau, contre ses mouvements, ses utopies, de rendre tout cela
si dérisoire ! Le vent, les dieux et son argent ne pourront
plus rien pour elle. Alors, arrêtez de crâner pour une
fois ! Laissez-la faire sans vous. N'oubliez pas enfin que vous-même,
chers 0s, finirez dans une boîte à poussière,
mais pas d'étoile cette fois-là.
A bon entendeur, salut.
Marcel Toussaint.
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