Né le 25 avril 1964
Les Très Riches Heures d'Eric Liot
Enlumineur, assembleur, pourvoyeur de mythes contemporains, humoriste
tour à tour effronté et amusé, metteur en situation
aux confins de l'Art Pop et de la sculpture réduite au plan — bas
relief - LIOT se distingue en faiseur majuscule — de faire, ici
décliné au sens de réaliser, d'accomplir dans
le droit fil d'une tradition artisane où la prime échoit à celui
qui construit. Et à la question de définir si l'on peut
produire de l'art hors une doctrine, il peut assurément répondre
par l'affirmative, initié dès sa tendre enfance dans
le giron familial aux valeurs manuelles, matrices de ses choix fondamentaux.
Moins donc qu'à base de mots d'ordres, moins que de s'acharner à reproduire,
voire à transcender le déjà Beau, en partisan
de la spontanéité, de la création débarrassée
de toute retenue qu'impose une formation, fut-elle artistique, il établit
relativement à un instinct policé. En sorte qu'il développe
le singulier paradoxe de servir une liberté révolutionnaire
placée sous le contrôle de son arbitrage serré.
Frayant à la frontière du hasard et de la nécessité,
le combat est vif qui l'oblige à de permanents voyages inverses
entre ce qui s'impose et ce qui souligne à l'outrance, entre
ce qui flotte et ce qui installe, l'aléatoire de la discipline
du collage résidant toujours dans cet enjeu instable.
Luxe, calme et sage, paraphrasant le poète, forme bien l'oxymore
par lequel la langue de son oeuvre est la plus= immédiatement
défrichable. Chocs des couleurs qui s'agrègent dans une
facture bigarrée, duos ou duels transposés qui rassemblent
dans une connivence picturale le manga et le religieux, super héros
originaires de l'Histoire ou de la bande dessinée figés
dans un scénario fortuit, scansion des rivets visibles avouant-la
méthode, créent l'évidente marque de fabrique
de l'artiste surgissant, unique, dans le maquis de l'art contemporain.
Art de l'enfance, enfance de l'art
De sa pépinière normande, dans les villes de Caen d'abord,
où sa bonne graine pointa au jour, de Deauville ensuite, qui
choya son adolescence, il épargne en mémoire un empilement
de séquences quiètes agissant sans conteste comme un
socle indestructible pour l'homme actif qu'il est désormais,
fort en prospective et de sa capacité à se tenir loin
des joutes stériles. Il possède d'une façon innée
le sens de l'accéléré et du ralenti, le don de
l'alternance du rythme, capable au milieu d'un auditoire d'écouter
pour mieux reprendre à sa guise le cours empressé de
son raisonnement. Comme au clair de son atelier, il passe de la contemplation,
de l'évaluation de la problématique à sa résolution.
Avec la foi du bâtisseur qui conjure le doute par la pose maîtrisée
de la pièce idoine à l'endroit juste, l'accueil d'un
nouveau jour le concernant, est une occasion réitérée
d'inaugurer un chantier distinct, conséquence d'un précédent
inachevé, ou de ré axer le solde d'un autre resté en
souffrance. Et c'est comme
-si, à cette lumière, la somme de son travail se synthétisait
en une lignée de réponses transitoires communiquant entre
elles par-dessus les épaules du temps. N'y aurait-il pas là fichée
dans l'enfance, l'ébauche ou le calque d'une réplique
des lectures des bandes dessinées hebdomadaires interrompues
par la formule « suite au prochain numéro » ? Charmé,
dès l'adolescence, par l'imagerie des affiches de cinéma
ou de publicité, il entretient vis-à-vis d'elle une fascination
continue constituant à ce jour le matériau incontournable
de ses agencements mixtes.
Chez lui, de grand-père en petit-fils, tenace est la coutume
de relier le neurone au muscle, ou bien le contraire, qui porta son
géniteur à fabriquer par passion des meubles dont son
lit d'enfant et des bateaux par profession. Et, donc, il connut tôt
le crissement de la vis forant le bois, le marteau frappeur qui rebondit
sur sa cible, l'odeur de la colle qui retient sa salive sous l'étreinte
de l'étais. En imitation de son père, il se lance dans
l'élaboration de pièces aux finalités incertaines
qui fortifie son penchant à produire du palpable. Habile, aimant à manier
le bois et à crayonner, en second volet, il pratique le dessin
qui l'enchante et lui permet de dresser des plans imaginaires.
Autour de sa dix-huitième année, il intègre une école
d'architecture. L'idée de se colleter au concret — mais
lequel ? — le guide toujours, or très vite, il conçoit
ne pas être animé par la vocation flamboyante d'un bâtisseur.
Non, ce qui l'attire, c'est le design. Plutôt Starck que Le Corbusier
! Courte idylle, il clôt ses études et rejoint un atelier
d'encadrement qui propose à ses clients des composites associant
le cadre à la toile. Son ingénuité et son intuition
stimulées, riche de son savoir en expansion, engoué,
il s'adonne à cette discipline hybride qui, subrepticement,
va l'acheminer vers le seuil de la création à l'état
pur, renonçant à ce qui, à cette période,
ne s'apparente qu'à des actes brillants de créativité.
En mal d'aventures dans sa vie privée, bouclant ses premiers
voyages, son esprit individualiste se forge tandis que progressivement,
il abandonne les entreprises collectives. S'affranchissant de ses astreintes, à doses
homéopathiques, il s'accorde au diapason de son inédite
liberté, et vierge du sceau de l'artiste, il se met à vivre
par défaut comme l'un d'eux. Dès lors, écho de
ses fraîches résolutions d'autonomie, illustrant le précepte
selon lequel la fonction crée l'organe, il franchit le Rubicon
périlleux qui délimite l'enclos contraint des artisans
de celui fantasmatique de l'art vis-à-vis duquel, dès
l'origine et maintenant encore, il continue à entretenir un
rapport organique.
Faire toujours et par-dessus tout ! Seul, le résultat vaut et
qu'importe l'idée qui le sous-tend. Et surtout, sans attendre,
se délivrer d'une chaîne d'intervenants supérieurs
ou subalternes prompts à s'immiscer dans le rouage ou le processus
d'exécution. Une belle dose d'impatience sommeille en lui, d'une
façon telle qu'il est patent d'alléguer qu'il est devenu
artiste autant par un don singulier qu'en suivant la pente d'un caractère
destiné.
A ce stade, frappé de raison et d'illuminisme, au rythme appliqué du
paysan qu'il revendique, il façonne ses premières pièces
très éloignées encore des Super Héros.
Sur les fonds baptismaux
Nous sommes autour de 1990, et tandis qu'après l'inflation des
années quatre-vingt, la crise économique culmine, pour
lui, vient le temps d'exposer. Entre un hommage à Jules Vernes — créateur
de Super Héros —, et aux jungles citadines, il présente
une série de machines patinées de rouille, réalisées
avec du carton et autres ingrédients bruts maquillés.
Y aurait-il affairant au premier pan de cet hommage, une inconsciente
allégeance aux odyssées planétaires chères
au cinéma d'aventures de son adolescence ?
Sûrement! Mais, en proue, ici, c'est sa prédilection pour
l'esthétique industrielle qui tranche, attiré par les
usines en friche, châteaux de ferrailles, de briques âgées
et de tuyauteries lépreuses comme en règle générale
par tout ce qui est en résonance avec l'urbain décadent.
Jamais au cours de ses études, il ne s'est
vraiment penché sur la culture classique, ses émotions
s'étant fondées dans les présentations contemporaines.
Et connaissant malgré tout les grands maîtres, ses inspirateurs
se nomment Erro, Télémaque ou Peter Klasen qui l'a
particulièrement marqué. Il estime sa vision clinique
d'une ère postindustrielle qu'il magnifie en le dépouillant,
l'ornant de signalétiques via des collages ou des techniques
associées à travers lesquelles, il se retrouve tel
qu'en lui-même, un faisceau de possibles à portée
d'oeil et de main.
De frayer dans le sillage d'artistes reconnus, l'aide à se
modeler, impressionné de prime abord par le cercle artistique
riche d'idéologies et de savoirs. Sur cet élan, c'est
par le regard de l'autre qu'il va se glisser dans la peau d'un créateur,
en projection d'un aphorisme équivalent à Si ce que
l'on reconnaît émaner de ma production comme de l'art,
alors je suis un artiste.
Nombre des Nouveaux Réalistes dans les années soixante
ne se déterminaient pas autrement. Or, s'il ne correspond
pas exactement à ce mouvement au motif de n'être pas
de sa génération, ni d'observer une démarche
calquée, il n'en est pas moins valide qu'il partage avec ces
glorieux aînés, un cousinage évident. Au premier
chef, celui de se boulonner dans une dimension ludique, au second,
de ne pas dédaigner ordonnancer des matériaux divers
dont le papier, les affiches, sans les lacérer, de se nourrir
d'objets comme autant de gimmicks plantés dans le coeur de
ses oeuvres. La figuration narrative le captive à l'égal.
A cette époque précise où nous le découvrons,
l'objet forme le noyau de sa nébuleuse créative ; corps
de machines d'un aspect si naturaliste que ses premiers spectateurs
sont confondus jusqu'à se méprendre, considérant
qu'ils se trouvent face à d'authentiques mécanismes
simplement déplacés de leur contexte. Il y a là une
maldonne qu'il ressent comme un échec. Positif malgré tout
car, désormais, il se sait capable de donner le change et
de pouvoir s'appuyer sur un solfège émergent quand
bien même, il ne domine amome pas encore la partition sur laquelle
il aimerait tant le voir fonctionner. Au hasard de nouvelles mises
en place, il entre dans une longue réflexion. César
dont il admire l'oeuvre, les compressions en tête pour ce qu'elles
recèlent de beauté brutale, lui sert de mentor. Conséquemment
préoccupé de produire malgré tout, il se persuade
que le concept est un prétexte jaillissant a posteriori et
qu'en fait, seules les envies ourlées de la décision
de parvenir à ses fins président à l'oeuvre.
Pour arbitraire que soit cette déduction, elle révèle
par-dessus son refus des errements théoriques, son volontarisme éclatant.
Distant des tabous, voici qu'il va se rapprocher des totems.
Changement de cap !
Surfant sans cesse sur l'écume du faux/vrai, du vrai/faux,-son
travail se réforme en assemblages chargés d'un souffle
d'inventaire, d'encyclopédie aussi où d'étranges
motifs issus du végétal ou du minéral se combinent,
non sans évoquer, in fine, le charme mystérieux des
cabinets de curiosités. Cette fois, pour de bon, il commence à dégager
un style original.
Le bois demeure son matériau de prédilection à base
duquel il crée des boîtes accessoirisées, sorte
de collections imaginaires et dans le même état d'esprit,
des petits autels votifs, boîtes de sardines stabilisées
sur plaque où le graphisme des marques s'intègre à la
proposition. Déjà, les pictogrammes et les icônes
publicitaires entrent dans son lexique. A petits pas, il tend à édifier
une langue caractéristique au sein de laquelle ses souvenirs,
ses centres d'intérêt forment la matière principielle.
Parallèlement, il s'adonne à des installations en prolongement
de ses activités d'atelier. Squelettes, architectures de poivrons
ou de banane à une échelle accrue augmentent alors
chacune de ses expositions et le tirent vers une sculpture naturaliste.
Toutefois, à contre courant, alors qu'il ne s'envisage pas
comme un peintre, il recourt au pinceau pour lisser des fonds ou
rehausser ses gimmicks picturaux dont le bonhomme Michelin et le
crocodile Lacoste tôt débarqués dans sa cosmogonie.
Il faut à travers ces derniers apprécier son opiniâtreté à s'ancrer
dans le contemporain, à participer à un art flagrant
où les symboles se hissent au rang de logos. Ceux-là même
qui le suivront désormais, le signalant à la vue de
tous comme un label.
Et puis, tandis qu'aucune figure humaine ne siégeait dans
ses réalisations, il se jette soudain dans une fresque mixte
intitulée : La Double Vie du Bibendum et du Géant Vert.
Il vient de doubler le cap d'une narration figurative qui va l'amener à de
radicaux changements de perspectives.
Nous sommes en 1999, bientôt vont naître les Super Héros. …
Christian-Louis Eclimont - Extraits de textes
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