L’univers de Marine Joatton est peuplé de
créatures hybrides. Dessins et pastels prennent vie de cet
univers étrange et fantasmagorique. Elle nous entraine dans
des fables où des chimères inquiétantes côtoient
des monstres aux allures humaines. Les corps sont-ils écartelés
ou inachevés… Le trait courre sur la feuille dans une
grande liberté d’expression. Marine Joatton ne s’astreint
pas au bien faire. Superposition et chevauchement entretiennent cette
sensation d’entrer dans un autre monde. Les figures se dissimulent à nous.
L’histoire racontée est à découvrir, inventer.
L’artiste réalise également des toiles de grandes
dimensions qu’elle a présentées pour la première
fois en 2009. Cette exposition a crée la surprise. L’inachevé de
ses dessins a laissé place à des formes simples, voir
simplifiées. Toutefois, on y retrouve bien son bestiaire étrange
dans des fables dont on ne connait pas la morale.
Née en 1972
Vit et travaille à Paris
A l’aveugle
Marine Joatton travaille à l’aveugle. Je veux dire par
là qu’elle ne dessine et ne peint que ce qu’elle
ne connaît pas, et ne voit pas. Et que l’aveuglement,
ici, est la condition même pour que surgisse de l’inconnu.
Ainsi fait-elle des dessins à l’aveugle (c’est
même le titre qu’elle leur donne) : dessins réalisés à partir
de transfert de fusain, ou de carbone, sans voir, donc, ce qui s’inscrit
sur la feuille au fur et à mesure qu’elle trace, ou
bien, parfois, en soulevant le carbone, ce qui, à la fin,
produit des décalages, légers mais troublants, entre
certaines parties du dessin. Troublants, car c’est l’alliance
du net et de l’étrange, de la ligne et de sa brisure
qui induit l’impression, non spectaculaire mais profonde, d’étrangeté.
Le but, dit l’artiste, est d’abord de se surprendre elle-même
: de faire surgir l’inconnu qui est en soi. Beau et difficile
programme, qui exige des ruses, et des risques. Ruse du papier carbone
qui, sous prétexte de reporter un trait, le rend invisible à celui
qui le fait. Comme si, entre son œil et sa feuille, l’artiste
dressait un écran noir. Comme si, autrement dit, Marine Joatton
cherchait à se débarrasser des privilèges de
l’artiste : ce pouvoir de l’œil, qui, bien plus
que la main, prévoit, dirige et contrôle. Mais l’artiste
veut être étonnée, et pour cela il ne faut plus
prévoir, mais prendre le risque d’avancer à tâtons,
sans voir ni savoir, vers son inconnu. Risque profond car ce n’est
pas impunément que l’on décide de faire de son
art le lieu de cette plongée au sein de son propre aveuglement,
et que l’on s’en donne les moyens.
Le monstre, chez Marine Joatton, c’est-à-dire l’hybride,
l’enfant-loup, le serpent-renard, le minotaure-taupe, n’est
pas le fruit d’un pur jeu graphique habile façon cadavre
exquis, une rêverie plaisante de la ligne qui, sans discontinuer,
suscite ses avatars. Ici, comme chez Goya, c’est bien le songe
de la raison qui engendre les monstres, c’est bien l’aveuglement
de l’œil qui prévoit et de la raison qui contrôle
qui fait surgir l’étonnant. Etonnant pour nous, bien
sûr, spectateurs d’un monde métamorphique à mi-chemin
du conte de fées pour enfants aimant à se faire peur
et d’une mythologie où les dieux, pour mieux s’accoupler
dans d’infinies variations, changent sans cesse d’apparence
et de genre. Mais étonnant pour elle, rappelons-le, car Joatton
ne cherche pas à nous surprendre, mais à se surprendre,
ce qui, sous le même terme, désigne tout autre chose,
de bien plus radical que notre étonnement face au non familier.
Car pour se surprendre il faut se déposséder, et l’écran
noir du carbone n’y suffit pas, qui n’abolit pas la maîtrise,
cette force dont Joatton a compris très tôt qu’il
fallait lui tordre le cou. Ainsi, dans les peintures sur papier,
de grand format (115x 150), qu’elle a faites récemment,
l’artiste est-elle parvenue, littéralement, à se
prendre de cours. Œuvres de sortie de la nuit, peintes au saut
du lit, pas habillée ni lavée, dit-elle, œuvres
entre rêve et réveil, qui ne peuvent émerger
que dans cet interstice-là, avant que la conscience ne reprenne
le pouvoir. Qui voit-on, dans ces peintures de songe ? Et en quoi
peuvent-elles être, pour l’artiste, étonnantes
? On y voit un monde où cohabitent animaux étranges
et membres humains, qui s’entre-dévorent (où copulent)
de façon si permanente que l’artiste les désigne
sous le titre éloquent de Chaînes alimentaires. Et en
effet, ici, on se mange avec un appétit terrible et joyeux
dont on serait incapable de dire – mais sans doute ne faut-il
pas choisir – s’il est mortifère ou ludique, destructeur
ou créateur, fécond comme un festin de chair. Mais
on y voit aussi de la peinture, c’est-à-dire de la couleur,
bien sûr, faite d’encres et de pigments plus ou moins
dilués, mais aussi, quand je dis peinture, comme des réminiscences – étonnantes,
ici, comment le dire autrement ? – d’autres peintures,
anciennes où récentes. Pourquoi, devant certaines œuvres,
songer à l’art pariétal ? Pourquoi, soudain,
prononcer le nom de Kandinsky ? Non par goût des comparaisons
qui sont toujours l’échappatoire facile de qui ne parvient
pas à mettre des mots sur ce qu’il voit et le déconcerte.
Mais bien parce que le travail de Marine Joatton fait appel à la
mémoire : la nôtre, la sienne. Celle de l’histoire
de son art, comme celle de son histoire. Mémoire d’enfance
qui, soudain, revient, quand, à l’aveugle, on peut faire
tomber les barrières de l’oubli et du refoulement.
Marine Joatton n’invente rien : elle se souvient. Et c’est à cette
condition qu’elle peut s’étonner elle-même.
Parce que le vrai étonnement, celui qui suscite une modification
de l’être dans son rapport à lui-même et
au monde, c’est d’être capable de donner forme
au monstrueux qui est en soi, puis de le regarder en face, les yeux
désormais grands ouverts.
Pierre Wat, 2010 |