À première vue, rien de menaçant
: cela aurait même un petit air familier, en vêtement
de polaire rose, doux au regard, et comme acidulé. Sous le
titre de Fluffy flavours, Delphine Pouillé déploie
dans l’espace ses thrums, ces corps dont le nom, trouvé au
creux d’un livre d’Antonin Artaud, désigne le
moignon, l’extrémité, ou encore le jarret de
porc. C’est dire que nous sommes entre la sucette et l’organisme
vivant, un rien dégoûtant au vu des dégoulinades
de la mousse expansive qui continue de suinter au gré des
variations de température, et qui matérialise la vie
indépendante de l’organisme présent. L’artiste
dit elle-même, d’ailleurs, que la maîtrise de ce
matériau capricieux n’a pas empêché des
excroissances imprévisibles du processus créatif.
Au départ : un dessin. De ces dessins que l’on crayonne,
inattentifs, dans les marges, pour tromper l’ennui. Celui-ci
fut passé au filtre de l’ordinateur, sous les fourches
caudines d’un logiciel, tant pour le mettre à distance
que pour en découper des parties, les faire pulluler au gré de
la fantaisie de l’artiste. Puis, l’idée prit son
essor : il lui fallut le volume, la matière, pour s’infiltrer
dans les espaces imprudemment livrés, s’emparant de l’architecture
en une infiltration pernicieuse. Les organismes devenus vivants colonisèrent
les murs de la Graineterie de Houilles (2010), se glissant dans les
poutres et le moindre interstice, comme pour mieux perturber le second
sens possible de « thrum », soit trumeau, un terme d’architecture.
Mais ici, l’élément n’a plus rien d’un
soutien, il viendrait plutôt mettre sans dessus-dessous, et nier
la stabilité de l’ensemble. (...)
L’aspect chirurgical des dernières interventions, dégageant
le thrum de sa peau d’élasthanne, accroché dans
les airs par une pince, sa mise en scène, évoqueraient
volontiers quelque bœuf écorché réalisé par
un Rembrandt devenu fou de science-fiction. L’artiste ne l’est
pas, pourtant, nous assure-t-elle. L’existence de ces organismes
absurdes, proliférant comme un cancer, en est d’autant
plus inquiétante, sous ses airs délectables. Une sorte
d’existentialisme déguisé dans de la barbe-à-papa.
Emmanuelle Amiot-Saulnier |