"Comme un monde inatteignable mais que l’on
pourrait presque toucher du doigt ! Entre promenades exaltées
et rêveries infinies, la peinture de Jacin Giordano entrouvre
des portes vers des univers et des atmosphères qui, sans jamais être
lyriques, convoquent l’œil et l’imaginaire dans
des divagations sans fin, mais qui toujours trouvent un point d’équilibre
dans une ambiguïté constitutive entre réel et
fiction, certitude et incertitude.
Rythmée, musicale presque, elle tire patiemment sur tous les
fils du tableau, les observe et les interroge un à un. Couleur,
matière, espace, dimension sculpturale voire objectale de la
peinture, amorce narrative, jeu avec le regard… autant d’ingrédients
qui mis bouts à bouts dans des expressions sans cesse changeantes
maintiennent l’œil en alerte et l’esprit en éveil.
Avec toujours une approche – une accroche – directe, frontale
et décomplexée qui contredit l’idée d’une
possible illusion de la toile. Car si tout n’est pas révélé,
rien n’est jamais caché.
Dans cette peinture, c’est en premier lieu l’inventivité formelle
qui interpelle, tant les modes d’expression de Giordano sont
variés – sans pour autant se contredire – et font
du mélange visuel et de la cohabitation des textures l’une
de ses marques de fabrique.
Dans la manière dont l’artiste aborde la matière
se fait jour une certaine gourmandise qui le conduit à aller
de l’avant vers une exploration sans retenue. Car si l’essentiel
de sa production est dominé par un aspect qui fait assimiler
la surface à du plastique, nombres d’autres ingrédients
entrent dans la composition de ses travaux, de la laine aux paillettes
en passant par des morceaux de moquette notamment.
Le plastique… c’est l’acrylique, que Giordano travaille
avec une méticulosité extrême en accolant des
lignes de couleur sur des vitres, qui une fois sèches sont
découpées afin d’obtenir de petits empiècements
de matière qu’il réassemble sur le support. À moins
qu’il n’empile les couleurs fraîches pour leur
donner l’épaisseur nécessaire à la production
de petits cubes aux tranches multicolores (...)
Face à cette jubilation du vocabulaire plastique à laquelle
goûte l’artiste, la grammaire qui au tout assure liant
et pertinence de la langue relève de l’artisanat, d’une
culture du « craft », pour reprendre le terme anglo-saxon, à laquelle
il se montre très attaché, la considérant comme
aussi importante que celle des beaux-arts.
Appliqué et méthodique, Giordano répète
inlassablement gestes et tâches nécessaires à la
préparation de ses ingrédients. D’autant plus
que certains, telle la laine, renforcent le caractère fait
main, le goût du bel ouvrage qui nécessite du temps
(...)
Surtout, la mise en place précise et rigoureuse des ingrédients
relève elle aussi de la méthode artisanale. D’autant
que beaucoup de cet art tient de l’agrégat, de la constitution
d’une masse, comme en attestent des œuvres récentes
qui agglutinent des centaines de petits dés colorés
ou noirs et blancs envahissant la surface.
Pour ne pas virer au fouillis inextricable, ce qui n’est ici
jamais le cas, une telle esthétique doit être savamment
amenée et chaque détail répondre à une
forme de nécessité. À la vue de l’ensemble,
c’est la sensation qui s’impose.
Même dans le champ monochrome, qu’il soit traité à l’acrylique
ou en une uniformité de paillettes bleues, rouges ou vertes
notamment (Good Woman, 2008), le lissé ne peut exister et
la cohésion de l’œuvre tient dans la collision
de la matière. Celle-ci ne se révèle que dans
la masse, dans un fourmillement suffisamment dense pour lui permettre
d’émerger, de se révéler, de bruisser,
d’entamer la nouvelle vie que l’artiste lui a donnée
sur le plan, lui interdisant de se taire, lui intimant l’ordre
de parler avec ce qui l’entoure… sans cesse" (...)
Extraits du texte “La peinture sans illusion” par Frédéric
Bonnet, catalogue Jacin Giordano, ed. Galerie Baumet Sultana janvier
09. |