"Au départ, il y a le projet conçu
pour ma résidence à Londres. Mon idée initiale était
d'investir un jardin ouvrier et que, d'une façon ou d'une
autre, le travail au jardin trouve un parallèle dans l'atelier.
Arrivée sur place, je me suis inscrite sur liste d'attente
pour obtenir un lopin, et j'ai attendu... Ne voyant rien venir, j'ai
mis mon temps à profit pour faire des visites de jardins et
des recherches documentaires. J'ai commencé un plan (qui est
devenu une maquette) de ma future parcelle, décidant de son
organisation et des espèces qui allaient la peupler à l'aide
de manuels et de documents d'archives. La maquette est devenue de
plus en plus foisonnante, un immense champ de notes qui s'est affirmé comme
l'amorce d'un travail à part entière. J'ai alors décidé de
réaliser cet objet en papier, à taille réelle,
et j'ai oublié la terre... Cette grande installation m'a permis
d'articuler des questions de représentation propres au dessin
: le rapport du plan à la perspective, la question de l'unique
et de la série, le trait comme découpage physique de
l'espace, le rapport au genre (schéma, dessin d'archive, technique,
botanique...).
Cette pièce est un fac-simile. Elle est reproduction - avec
toutes les implications, écarts et déplacements que
cela sous-tend - mais aussi objet réel, soit un environnement
praticable. Je voulais conserver ce rapport au « vrai » jardin
: un lieu propice aux déambulations, tours et détours.
Il est important pour moi que le spectateur trouve dans son exploration
un certain plaisir qui est le mien lorsque je visite des jardins.
La découverte en est graduelle, comme celle d'un livre dans
lequel on avance page après page. Son étendue et sa
configuration en interdisent de toutes façons une vue d'ensemble
et obligent à un mode de lecture que je qualifierais de « feuilleté ».
La nature de Considering
a Plot a été directement
influencée par la rationalité mathématique et
productiviste des manuels du programme Dig For Victory qui m'ont
servi de trame pour le plan. Élaboré comme une machine à produire
des végétaux à des fins utilitaires, ce jardin
a pour moi une identité très industrielle. Loin de
l'idée d'Eden communément convoquée au sujet
des jardins, je voulais parler de parcelles cultivées dans
un contexte dur, « gris ». S'ils n'en sont pas moins
beaux, ces espaces sont irrigués par les violences qui les
encerclent, qu'elles soient politiques, économiques ou guerrières.
L'innocence supposée du jardin ne m'intéresse pas.
Pour moi, ce lieu ne peut échapper au fonctionnement d'un
monde où des bulbes de tulipes peuvent devenir, comme au XVIIe
siècle en Hollande, les détonateurs d'une crise financière à l'échelle
d'une nation.
J'ai initié ce projet à Londres et, dans l'histoire
britannique, les collusions entre l'économique, l'industriel
et le jardin sont nombreuses. Par exemple, dans cet immense empire
colonial, une innovation horticole comme la serre favorisera l'émergence
d'une position dominante sur le marché des plantes tropicales
et, par extension, sur l'économie mondiale.
L'Angleterre de la Révolution Industrielle fournit aussi la
toile de fond de l'expansion d'un besoin de verdure citadine, jusqu'au
début du XXe siècle où le jardin s'imposera
comme nécessité sanitaire, avant de devenir nécessité alimentaire
et économique face aux pénuries déclenchées
par la guerre.
Tout au long de l'élaboration de ce travail, je me suis nourrie
des télescopages lexicaux que l'on trouve dans le langage
horticole. Le vocabulaire politico-belliqueux, entre autres, y est
constant : les plantes migrent, envahissent, se naturalisent... au
point que certains systèmes mis en place pour gérer
les flux migratoires des hommes leur sont appliqués. Ainsi,
le Weeds Act promulgué en 1959 par le gouvernement britannique
liste les "non native invasive species" (les espèces
envahissantes étrangères) qui sont interdites à l'importation
et pourchassées en raison de leur propension à coloniser
le territoire... Le jardin est un espace écrit car dessiné mais
aussi en ce qu'il est modelé par des décrets, des lois
et qu'il expose des fonctionnements d'ordre narratif.
Le double sens de "plot" en anglais - parcelle ou complot
- a orienté mon travail sur ce projet dès l'origine.
Cette installation est un jardin, mais aussi un champ de bataille
où se trament de multiples conflits, plans d'attaque et résistances.
Des mauvaises herbes s'infiltrent en passant sous la clôture,
des insectes ennemis se camouflent dans leur redoute... La bataille
pour le territoire se déplie sur plusieurs plans : biologique
(la nature contre elle même), horticole (le jardinier contre
la nature), politique, chimique...
Cette guerre secrète suggérée par le titre suppose,
par ricochet, l'existence de formes de résistances furtives.
Ainsi, l'allotment, entité bricolée et façonnée
de manière autonome par le jardinier amateur, peut être
considéré comme le lieu d'une alternative écologique
au rouleau compresseur de l'industrie agro-alimentaire. Il s'y développe
de façon parallèle des solutions d'autosuffisance.
L'aspect laborieux de
la réalisation des planches m'a fait
un temps envisager la possibilité de recourir à des
techniques de reproduction mécanique (sérigraphie,
photocopie...). J'ai cependant décidé de persévérer
avec crayon et papier tant la dimension temporelle de la fabrication
s'est imposée comme fondamentale : parce qu'elle fait écho
au temps de culture des plantes mais aussi parce qu'elle introduit
un rapport au labeur qui pointe la nature « ouvrière » de
ce jardin. À l'opposé d'un jardin édénique
qui s'offrirait - création préexistant tout ouvrage
- à l'homme, il affirme sa qualité d'espace construit,
d'œuvre dont l'émergence demande un temps dédié à son élaboration.
Je considère le dessin comme proche de l'activité du
cartographe. En privilégiant les traits tendus et les formes
closes, je détermine territoires et frontières. Ici,
ce rapport à la géographie est de surcroît induit
par le fait que j'ai travaillé à partir d'une vue d'oiseau.
Il s'agissait de faire émerger un objet depuis un plan masse
du terrain et à partir de feuilles de papier. Pour ce faire,
j'ai eu recours à divers procédés dont le système
de câbles pour suspendre les dessins. Cela donne un aspect « lignes
de production », mais évoque aussi du linge suspendu,
des draps que l'on aurait grimés comme on le fait pour mimer
les spectres lors de carnaval. Comme pour dessiner un jardin peuplé de
plantes fantômes..."
Notes sur l'élaboration
d'un jardin
Stéphanie Nava, avril 2008 |