A travers un choix d’œuvres récentes
et de travaux plus anciens, galerieofmarseille poursuit avec Sophie
Ristelhueber sa volonté de présenter des artistes investis
dans des thématiques géopolitiques et territoriales,
relevant d’un rapport à la réalité physique
et mentale des lieux qu’ils évoquent. Qu’il s’agisse
de Michelangelo Pistoletto, Yvan Salomone, Yto Barrada, Hervé Paraponaris,
Berdager/Péjus, Jean Bellissen, chacun avec des moyens différents
fait apparaître que le véritable enjeu de son œuvre
est d’élaborer des formes artistiques lui permettant
d’exprimer ces questionnements.
Dans son travail, Sophie Ristelhueber réalise l’expérience
singulière du déplacement. Trouver la bonne distance
physique avec son sujet est un enjeu de chaque instant qui conditionne
la possibilité de ses œuvres. C’est ainsi que Sophie
Ristelhueber façonne ses outils (photographie, vidéo,
images numériques) autant que ses thèmes (architectures
détruites, objets marqués, paysages abimés ou
en sursis) aux nécessités de sa création artistique.
Irak, 2001, triptyque.
Pour regarder simplement cette œuvre, il faut s’écarter
des émotions que l’actualité immisce, même
si elles cherchent en nous un point de rencontre inévitable.
Trois vues inséparables et imprenables sur un champ de palmiers
calcinés en Irak. L’anéantissement de toute forme
de vie. Est-il utile d’insister ? Sophie Ristelhueber ne livre
rien de son sentiment sur l’événement qui a créé cette
incroyable installation silencieuse. Il est des situations qui défient
l’imaginaire. Voilà pourtant que ces sculptures à l’échelle
de la nature rattrapent de spectaculaires moments d’histoire
de l’art, et l’outil photographique permet ici de témoigner
d’un ready-made, façonné par des mains ignorantes
des implications esthétiques de leurs actes.
WB, 2005, série de 54 photographies couleur.
West Bank (rive ouest), c’est ainsi que les anglo-saxons nomment
communément la Cisjordanie, une façon de désigner
ce territoire comme s’il n’était pas un pays à part
entière. Ces grands formats en couleur montrent des fragments
de paysage. La forme et le genre créent une étrange
reconnaissance en marge des systèmes référentiels
de l’art. Ces paysages semblent des abstractions. C’est
presque trop beau pour être vrai jusqu’à ce qu’un
réflexe visuel nous ramène à la raison : une
terre démantelée, labourée, écorchée
vive, qui ne nous livre rien de plus que sa propre histoire banalisée,
un déchirement au quotidien. La terre pour dire la source
du conflit, pour dire les corps, pour dire l’inscription inévitable
dans une mémoire collective du monde.
Eleven Blowups, 2006, série de 11 images.
Initialement tirée sur papier pour une installation in situ1,
les trois pièces créées pour l’exposition
ont été imprimées sur verre. Chaque Blowup matérialise
un point précis, à la fois de synthèse et de
rupture, dans l’œuvre de Sophie Ristelhueber. Pour la
première fois, elle crée des images de toute pièce,
elle fait des faux. La particularité de ces faux étant
d’être l’implacable somme d’éléments
vrais, littéralement des blowups (explosions) à l’envers.
Ces cratères sont bien réels : elle les a cherchés
lors d’une fouille minutieuse dans les archives de l’Agence
Reuters de Londres. Ils sont le sujet principal de chaque image.
Autour d’eux, elle recolle les morceaux en convoquant des photographies
issues de ses travaux antérieurs sur des territoires en guerre
(Beyrouth 1982, Turkménistan en 1997, Syrie en 1999, Irak
en 2000, Cisjordanie en 2003-2004). Les Blowups sont des trous noirs
qui absorbent la totalité de ce qui les approche, corps et âmes,
l’épaisseur du verre renforçant la luminosité et
la profondeur du sens de ces images.
1. Installation réalisée dans l’appartement désaffecté du
Gouverneur de la Banque de France lors des Rencontres photographiques
d’Arles en 2006.
Le Chardon, 2007, film de 6’
Le Chardon est une des premières expériences de Sophie
Ristelhueber avec l’image en mouvement. Issue d’une commande
pour le Parc naturel du Vercors, cette œuvre colle en continu
au massif montagneux, attrape ses angles les plus fragiles, révèle
ses failles, ses points de vue abrupts. Le mouvement introduit une
sensation de vertige. L’alternance avec un travelling au ras
d’une route de goudron, sur laquelle on lit encore les tranchées
ouvertes et refermées, fait passer le regard d’un déroulement
vertical à un étirement horizontal de la matière
du film. Rester debout ou se coucher ? La nature, toujours vivante
malgré les défis de chaque instant déclarés
par l’homme, fait son bilan. Elle impose sa résistance
par la voix de Michel Piccoli et les mots de Léon Tolstoï.
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