Ronan Barrot, Belkacem Boudjellouli, Damien Cabanes,
Denis Castellas, Vincent Corpet, Marc
Desgrandchamps, Sylvie Fajfrowska, Stéphane Pencréac’h,
Bruno Perramant
L’exposition « silhouettes » est une invitation
lancée par le musée de Sérignan à des
artistes qui affirment
explicitement le désir de peindre. Elle présente plusieurs
générations de peintres qui renouvellent encore ce
moyen d’expression traditionnel, la peinture figurative, considéré par
beaucoup comme obsolète.
Les neufs artistes rassemblés dans cette exposition interrogent
le visible, l'apparence des choses, la figure
humaine dont nous avons cessé de percevoir la réalité.
Ils adoptent des stratégies de provocation, de distance
critique, parfois d’ironie pour contester les conventions de
la représentation figurative. La recherche formelle à laquelle
ils soumettent leurs oeuvres a pour dessein de nous confronter de
nouveau avec elle. Le sujet n’est
presque jamais peint d’après nature. Au lieu de cela,
le matériau originel de leur travail est souvent tiré de
photographies, de films, d’images télévisuelles,
d’imprimés mais aussi de canons de l’histoire
de l’art ou de
personnages fictifs. En se séparant radicalement de l’art
traditionnel du portrait, les artistes prennent l’image du
sujet humain comme point de départ de leur travail.
Le corps figuré autant que le corps représenté.
Il faut rappeler que le corps est au centre de la tradition
académique, puisque une « académie » c’est
un nu, une étude du corps. Prendre le corps pour thème,
c’est
remettre la peinture face à cette tradition des beaux-arts.
Le corps figuré, c’est ce qui déborde la représentation
et
l’étude. La « figure » n’est pas limitée à une
catégorie des arts de la représentation et d’imitation.
La figure peut
aussi désigner des images mentales, fantasmes ou visions oniriques.
La peinture est faite avec le corps. La
matière, le peintre l’obtient avec le corps. Merleau-Ponty
citait Paul Valéry dans L’OEil et l’Esprit : « le
peintre
apporte son propre corps ».
La peinture ne constitue pas, pour ces artistes cette formule passéiste
dont on l'affuble, mais un outil moderne
capable de s'articuler sur le présent pour le questionner,
avec ce qui fait sa force - la fixité et le silence - qu'elle
oppose au flux bavard des images télévisuelles. Ils
sont les témoins d’un formidable éclectisme,
d’une richesse et
d’un dynamisme insoupçonnés dans la peinture
aujourd’hui.
La peinture de Ronan Barrot donne dans le relief, parce qu’elle
procède par recouvrements successifs, l’image
naissant peu à peu de la stratification, à la suite
de nombreuses séances de travail. Il plante des corps, au
même
instant déterrés et enterrés, s’enlevant
dans les pigments. Des corps aux traits désarticulés
qui font taches dans
le décor. Des corps qui font le paysage et s’y fondent.
Belkacem Boudjellouli raconte des
histoires hors temps, basées
sur la fragilité et l'économie de moyen. Il
travaille dans ses fusains sur toile de grands espaces de recouvrements
blancs où la figure s’affiche dans son
caractère unique et déraciné. Il y a un désir
de permanence ou d’intemporalité qui semble figer, d’une
manière
quasiment héroïque, des groupes humains types.
Damien Cabanes ne se situe pas dans une recherche de formes pour
rendre compte d’un réel ou pour le
signifier. Une main plus grosse que la tête, une bouche absente
d’un visage, des membres qui n’en sont pas, des
visages délavés ou gommés à la gouache,
des vêtements rongés par un tremblé du pinceau
: même s’il peint des
personnages, il peint des espaces, il explore l’espace en peinture.
Denis Castellas, prenant appui sur un fragment de photographie, une
séquence de film, un souvenir pictural ou
une page de littérature procède par associations puis
couvre et recouvre les figures jusqu'à ce qu'elles lui
apparaissent plastiquement justes. Les hésitations, les ratures
servent à se débarrasser des apparences afin qu'il
ne reste que ce qui doit.
Vincent Corpet s’inscrit dans la lignée des peintres
qui oeuvrent sans concession à la morale ou à l’époque
et
sans s’abriter derrière la théorie. Le corps,
dans ce qu’il a de plus cru, est la source majeure de son inspiration.
Les personnages, des nus, debout, de face, inscrits dans des rectangles étroits
sont presque « réalistes »,
atrocement vrais.
Marc Desgrandchamps ôte aux choses leur densité, leur épaisseur.
L’artiste peint des sujets énigmatiques,
avec des pigments si dilués que l’on peut voir les paysages
au travers des corps. D’où le sentiment d’une
perte
de réalité, d’êtres qui se vident de leur
substance. Une impression accentuée par la couleur qui tend à dégouliner
ou par la présence d’ombres indistinctes qui rongent
un peu plus les images.
Sylvie Fajfrowska travaille sur la perception suggestive du monde
extérieur, de ses structures, couleurs et
formes. Elle s'amuse à brouiller les pistes : des peintures
figuratives, des portraits se mêlent à des sujets
abstraits. Visages de modèles, défilé de jeunes
hommes et de femmes cohabitent avec des variations abstraites.
Bruno Perramant joue constamment avec les significations, les références,
les analogies de formes et les
genres. Sa peinture, d’apparence simple, brouille les cartes
de la visibilité, et installe, dans le dédale des
références de catégories disparates, un espace
plastique étrange, raffiné et complexe. Travaillant
souvent à partir
de photographies ou d’images filmiques projetées sur
la toile, de signes personnels ou empruntés à notre
culture
commune, l’artiste démontre que la figuration est encore
capable d’ouvrir de nouveaux horizons.
Rejetant l’idée de pureté du médium, Stéphane
Pencréac’h met en place une pratique artistique plurielle,
qui
n’hésite pas à confronter les disciplines et à les
parasiter par des objets manufacturés ou des matériaux« pauvres ». Pour ses peintures de grand format, il pioche dans
ses souvenirs. Ces peintures mnémoniques sont
caractérisées par une outrance de la matière,
de la couleur, de la figure et du symbole, qui confère aux
toiles une
attraction violente, qui étend la mise en abîme de l’artiste à l’histoire
et à l’imagination du spectateur.
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