L’œil
de poisson (fisheye) :
Trois jeunes artistes s’amusent
avec les codes habituels de la peinture, de la photographie,
Solenne Goupil (France) s’installe tel un élément
perturbateur dans les espaces dessinés par les parois d’entrepôts
industriels, Nicolas Tourre (France) détourne la matière
de la peinture, et les techniques ‘nobles’ de l’artisanat –comme
la marqueterie – en incrustant par exemple des bâtonnets
d’esquimaux dans la toile, tandis qu’ Henni Alftan (Finlande)
torpille les lois de la perspective en installant des
paysages grandioses à l’intérieur de boites qu’elle
photographie ensuite..
"Dans la nature il n’y a pas de ligne droite. La seule
ligne qui peut nous donner l’illusion d’être droite
se trouve la
limite du visible. C’est la ligne de l’horizon
qui sépare la terre du ciel. Pour mes assemblages, je découpe
sur cette ligne pour séparer du ciel la terre, les montagnes,
ou même les icebergs. Je le fais comme si je les
nommais : voici la mer, derrière elle se trouve les montagnes,
etc. Je les sépare et j’en fais un jeu.
Je les rassemble en une composition, en un paysage impossible qui,
une fois assemblé, restera tout de même fragmenté à jamais.
Un ailleurs idéal car il restera toujours un ailleurs. Ici
il y a deux échelles : celle de la photo
(la montagne par exemple), et celle du papier sur lequel elle à été imprimé (l’objet
tangible pouvant projeter un ombre). Il s’agit de photographier à la
fois le collage miniature et la montagne géante.
De bien voir, de très loin et de très près." Henni
Alftan
"Je
viens me greffer tel un boulon, une barre, une équerre
dans le paysage industriel. Je me retrouve imbriquée
dans de gigantesques dessins de façades. Je suis un point,
une ligne, un prolongement dans l’espace du
bâtiment. J’interviens dans un "paysage" qui
retient mon attention, me donnant, souvent, l’opportunité de
partager
un instant avec lui, une sorte de communion invraisemblable allant
même jusqu’à me dicter la position à adopter.
Le corps étant malléable, je m’intègre
en me soumettant à des lignes, des plans : le désir
de me rapprocher,
de m’inclure dans les formes du bâtiment, de le caresser,
l’apprivoiser et de figer l’instant, le temps d’une
pose éphémère, par la photographie.
Je suis une apparition furtive, plutôt insolite, totalement
improductive, une sorte de jeu de construction
qui mêle humour et autodérision. J’utilise
mon propre corps car il est avant tout mon premier outil,
l’outil qui me permet de me confronter directement au paysage,
de le mesurer, le tester, le questionner… "
Solenne Goupil
Les oeuvres de Nicolas Tourre s'intéressent davantage aux éléments
qui font la peinture qu'à ses sujets
proprement dits. Elles étendent le champ de la pratique picturale
bien au-delà du tableau avec ce désir sans
cesse reformulé d'extraire l'image de la planéité qui
lui est censément dévolue. Il s'agit de corrompre le
médium
pour négocier une échappée belle. Gratter la
surface d'un pan de bois devient ainsi un moyen pour renverser
le plan. Ce geste obsessionnel fait du tableau un espace grotesque
tant l'artiste s'applique à le saborder pour
l'obliger à s'incarner. Le champ pictural est un champ de bataille qui
fait de ses ruines les principes d'une reformulation. Quand elles envahissent
le sol, ses œuvres ont cette même détermination à ne
pas se laisseré
craser par le jeu du plan et de la représentation. Elles mêlent
alors des éléments et des matériaux qui sont
autant de stratagèmes d'une redéfinition globale de l'œuvre.
Guillaume Mansart |