L’exposition présentée à Lectoure
rassemble les œuvres de William Eggleston issues de deux collections
prestigieuses : le Fonds national d’art contemporain avec le
prêt du portfolio Graceland, onze photographies prises par
Eggleston dans la maison d’Elvis Presley à Memphis ainsi
qu’un ensemble de vingt photographies composé par Eggleston
pour la collection Lhoist, complété ultérieurement
par deux autres tirages.
C'est en découvrant les travaux de Robert Frank et d'Henri
Cartier-Bresson qu'Eggleston vient à la photographie, qu'il
pratique d'abord en noir et blanc puis en couleur dès la fin
des années 60. A partir de son environnement intime – la
plantation familiale et la campagne du Tennessee, sa maison et les
rues de Memphis - il se plonge dans une exploration sans fin de l’univers
quotidien des gens qui, comme lui, vivent dans le Sud des Etats-Unis.
Son intérêt pour le banal le rapproche de Walker Evans,
mais sa vision du monde et son style l'en écartent sensiblement.
William Eggleston photographie tout, sans distinction ni hiérarchie,
et son approche très libre du sujet n’a rien à voir
avec les vues frontales et sans effets du style documentaire. Contrairement à Evans,
il surprend et déstabilise par des points de vues inattendus,
des cadrages et des compositions hors des canons esthétiques
et la présence insistante de la couleur.
Dans les années 70, cette ouverture à la couleur,
logique dans la démarche d’un artiste qui entend prendre
en compte toutes les composantes de la réalité, mais
encore précoce dans l’histoire de l’art photographique,
vaut à Eggleston la consécration du musée et
la réputation en partie justifiée mais quelque peu
envahissante d’inventeur de la photographie en couleur. Son
exposition au MoMa de New York en 1976 à l’invitation
de John Szarkowski marque une date dans l’histoire de la photographie,
celle de la reconnaissance de la photographie en couleur comme forme
artistique à part entière.
En réalité, bien des artistes et non des moindres
s’étaient essayés depuis longtemps à la
photographie en
couleur, mais comme le souligne Michel Frizot dans la Nouvelle histoire
de la photographie, l’apport décisif d’Eggleston,
qu’il partage avec certains de ses contemporains – notamment
allahan et Meyerowitz – est d’avoir donné par
l’usage de la couleur « un autre sens à la photographie
dans son ensemble. Jusqu’à ce qu’on ne s’étonne
plus de l’usage de l’une ou de l’autre, couleur
ou noir et blanc. »
Comme un acteur qui ne parvient pas à se libérer du
rôle qui l’a rendu célèbre, Eggleston est
resté longtemps prisonnier de l’étiquette aussi
réductrice qu’excessive d’« inventeur » de
la photographie en couleur. C’est sans doute pour dissiper
ce malentendu qu’il publie en 1989 The Democratic Forest, livre
dans lequel il se proclame « en guerre contre l’évidence ». « Un
oeil démocratique, une guerre ouverte contre ce qui semble
aller de soi : les deux se combinent, il faut voir ce qu’a
priori on n’aurait pas regardé. Tout peut mériter
l’attention, le déclic». (Anne Bertrand)
A l’exception des deux tirages Iris récemment acquis
par la collection Lhoist, toutes les oeuvres exposées ont été réalisées
selon le procédé du dye transfer, découvert
par Eggleston en 1974 dans le catalogue d’un laboratoire sous
le slogan :De l'image la moins chère au nec plus ultra. «Le
nec plus ultra, raconte Eggleston, était le "dye transfer".
Je suis monté directement voir ça sur place, et je
n'ai vu que des travaux publicitaires, des images de paquets de cigarettes
ou de bouteilles de parfum, mais la saturation des couleurs et la
qualité de l'encre étaient incroyables. Je ne pouvais
pas attendre de voir à quoi ressemblerait une image d'Eggleston
imprimée avec cette technique. Toutes les photos que j'ai
tirées par la suite selon ce procédé étaient
magnifiques, et chacune semblait encore plus belle que la précédente. »A
propos de sa photo The Red Ceiling (le plafond rouge), Eggleston
ajoute : « The Red Ceiling est si magistral qu'en fait je n'en
ai jamais vu de reproduction qui m'ait satisfait. Quand on regarde
le colorant, c'est comme du sang qui mouille les murs... Travailler
en rouge une surface aussi importante était un défi. »
François Saint Pierre |