« D'Arménie » : sept artistes
arméniens s’exposent au Quartier
Conçue à Erevan, avec le critique
d'art Nazareth Karoyan, l'exposition présentée au Quartier
rassemble des artistes de générations différentes.
Hamlet Hovsepian initie son oeuvre au milieu des
années 1970
peu après l'ouverture à Erevan du premier Musée
d'art moderne de l'Union soviétique (1972). L'événement,
signe d'une permissivité de Moscou particulière à l'Arménie,
mérite d'être souligné. Cette institution, donnant
audience à une expression artistique peu conventionnelle,
permettra aux artistes d'exposer hors du contexte de la dissidence.
Armand Grigorian, Grigor Katchatrian et Karen Andreassian participent,
au milieu des années quatre-vingt, à la construction
d'une nouvelle scène de l'art qui remet en cause l'esthétique
dominante. Cette scène alternative coïncide, pendant
la Perestroïka, avec les mouvements pour la démocratie
et l'indépendance. Mher Azatian et Anna Barseghian débutent
peu après la proclamation de l'indépendance au début
des années quatre-vingt-dix.
Tous occupent aujourd'hui une scène de l'art qui s'expose
hors de l'institution, au sein de structures ou d'initiatives privées.
Tous ont en commun de développer des stratégies individuelles
pour agir très concrètement au sein de l'espace collectif.
Leurs oeuvres adoptent une logique de projet, procèdent d'actions,
d'interventions, de recherches menées dans la réalité de
la situation arménienne.
L'exposition s'articule en six espaces monographiques.
Elle insiste sur le caractère polymorphe de ces oeuvres, les artistes recourant
chacun à plusieurs moyens d'intervention (peinture, vidéo,
performance, installation) et agissant dans des sphères multiples
(publiques, privées, politiques, médiatiques).
A propos « D'Arménie », par Dominique Abensour,
co-commisaire de l'exposition
L'année de l'Arménie en France nous offre l'occasion
de porter un regard sur une scène artistique méconnue
et peu commentée mais bien vivante et très diverse.
Là plus qu'ailleurs l'histoire et l'actualité de l'art
sont liées à la réalité historique et
géopolitique d'un pays paradoxal où se confrontent
et se conjuguent des mondes et des cultures radicalement différents.
Minuscule (29 800 km2), son histoire est immense
et son passé -
qui fut celui d'une grande civilisation chrétienne au Moyen-Orient
- s'étend bien au-delà des frontières actuelles
[1].
Situé au sud le la chaîne du Caucase, son territoire
actuel est celui d'une Arménie dite orientale - la part occidentale
ayant été rayée de la carte au terme du génocide
de 1915. Isolé en Asie, au sein d'un environnement essentiellement
musulman, cet orient chrétien ravive ses affinités
avec l'Europe d'autant que, quinze ans après la proclamation
de son indépendance (1991), l'Arménie cherche à sortir
d'une ère post-soviétique en adoptant les valeurs occidentales
de la mondialisation. Avec une population de moins de trois millions
d'habitants et une diaspora estimée à cinq millions
de personnes, l'Arménie est un monde à part, un territoire
atomisé, qui se projette dans un espace mondialisé à travers
ses communautés notamment aux États-Unis, dans l'ex-URSS,
en France et au Proche-Orient.
Les multiples dimensions de la réalité arménienne
et sa complexité sont au cœur de la création artistique
contemporaine. Les oeuvres présentées au Quartier ne
viennent pas illustrer cette réalité, elles participent
de sa construction. Les artistes n'en sont pas les témoins
mais bien les acteurs, des acteurs qui agissent dans le contexte
mouvant, instable et bouleversé d'une situation dite de transition
dont le présent est habité par le passé. Dans
ce laboratoire, ils inventent des formes de vie, ils expérimentent
des modes d'être et d'agir, des façons d'exister et
de coexister. Leurs réponses aux grandes interrogations identitaires
de ce pays ne cherchent pas la convergence, n'esquissent pas une
collectivité, elles se caractérisent au contraire par
des tactiques de dissémination et une « audace individuelle » inédite.
Après avoir subi l'injonction du collectif, leurs démarches
obéissent à présent aux impératifs d'une
autodétermination revendiquée, avec laquelle ils travaillent à se
réapproprier une réalité confisquée.
1. La République d'Arménie confine avec la Turquie
et l'Azerbaïdjan (avec des frontières fermées),
avec la Georgie et sur 35 km seulement avec l'Iran. |