L’oeuvre
de Gianni Motti présentée à la Salle de bains
consiste en une série de plaques commémoratives dédiées
aux 759 prisonniers du camp de Guantanamo, à Cuba. Sa forme
est empruntée à celle des monuments aux victimes
américaines du 11 septembre ; mais la liste de noms qui
sont gravés dans l’acier, par ordre alphabétique,
est celle des 759 personnes qui ont été ou sont encore
actuellement détenues sur la base américaine de Guantanamo.
Le Département de la Défense américain a dû publier
la liste complète des prisonniers, grâce à un
recours de l’agence Associated Press au nom du Freedom of
Information Act (loi constitutionnelle sur la liberté de
l’information).
Un autre artiste spécialisé, lui, dans les plaques de
métal, mais disposées à
l’horizontale (Carl Andre), disait autrefois : « chaque
chose est un trou dans autre chose qu’elle n’est pas ».
Appliqué au périmètre de la base de Guantanamo,
cela peut signifier que la base est un trou dans l’espace de
la légalité. Mais inversement, un monument est un trou
dans l’espace vide de l’oubli. On peut dire beaucoup en
venant combler
un vide, par exemple un vide juridique, et c’est ce que Motti
fît en collaboration avec l’artiste suisse Christoph Büchel.
En 2004, déjà, ils avaient monté un projet, Guantanamo
Initiative (présenté au Centre Culturel Suisse, à Paris
et à la 51e Biennale de Venise), qui avait pour fin de louer
la baie de Guantanamo à Cuba pour en faire une base culturelle.
Une manière, là aussi, de rappeler, en creux, le statut
hors normes de cette portion de territoire d’un peu plus de 100
km2, une zone de non-droit vestige d’une situation de domination
quasi-coloniale
des États-Unis en Amérique centrale. (Le gouvernement
cubain rejette depuis 1959 la convention de « concession permanente » établie
en 1903 qui octroie aux États-Unis l’usufruit de la baie
pour un loyer annuel qui s’élève aujourd’hui à 4,085
$ – un loyer non-encaissé par la République de
Cuba en signe de protestation.)
Walter Benjamin disait que l’histoire est écrite par les
vainqueurs ; peut-être cela vaut-il surtout, aujourd’hui,
pour le traitement de l’information.
Les actualités sont celles des puissants du jour, et c’est
bien la raison pour laquelle on n’érige pas de monuments
aux causes perdues
ou aux anonymes pris dans la tourmente des guerres et de la violence
légale. C’est précisément dans les espaces
vides de la représentation
médiatique que Gianni Motti prend souvent le parti de faire
irruption. Son travail intervient souvent à la frontière
législative entre ce qui peut être représenté et
ce qui ne peut pas l’être, soit qu’on l’interdise,
soit qu’on le néglige.
Récemment, Motti avait exposé un savon, Mani Pulite (2005),
fabriqué avec le surplus de graisse extrait par liposuccion
de Silvio Berlusconi au terme d’une opération de chirurgie
esthétique, réalisée dans la plus grande discrétion.
Mani Pulite (mains propres), nom donné à la gigan-tesque
opération anti-corruption qui avait secoué l’Italie
dans les années 90, suggérait l’existence d’un
rapport inversement proportionnel
entre l’obsession hygiéniste de l’apparence et l’intégrité morale.
Auparavant, il avait par exemple aussi exposé des images de
la guerre en Macédoine et au Kosovo, achetées à une
agence de presse, et délaissées par les médias,
exposant en creux la fabrication de l’intérêt
médiatique (Dommages collatéraux, 2001.). Ne correspondant
pas à l’image attendue des représentations d’un
conflit, ces images devenaient «
collatérales », elles aussi, au même titre que les
dommages qu’elles sont censées renseigner. « Collatéral » s’entend
ainsi en un second sens : ce qui est tombé hors champ, en dehors
des médias, à côté du sujet. Ce qui a été relégué dans
l’oubli, dans la non-image… Les images des médias
sont véritablement le réel, le reste, ce dont il n’y
a pas d’image, appartenant au non-être.
Coupés du monde, détenus anonymement dans un no man’s
land juridique, sans aucun recours possible, les détenus de
Guantanamo étaient ou sont victimes également de l’indifférence
générale quant à leur sort (mais qui peut se soucier
des droits de gens qui, officiellement,
n’existent pas ?) Le vernissage prendra la forme d’une
inauguration
de monument traditionnelle, en présence de deux des cinq prisonniers
français de Guantanamo originaires de Vénissieux : Mourad
Benchellali et Nizar Sassi.
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