Né en 1948 à Sempach dans le canton de Lucerne (Suisse).
Il vit entre Berlin et Zürich. Le Centre culturel
suisse organise la première exposition
d’envergure de Ian Anüll en France sur une période
qui s’étend de la fin des années 70 à aujourd’hui. “
Ian Anüll puise dans le répertoire des biens de consommation,
des mass média et de l’art, en saisit les ressorts
matériels et intellectuels, les utilisent comme des signes
révélateurs, et en libère la force agissante
dans des compositions picturales et objectales tout à la fois
rigoureuses et lestes. Il extrait ces signes
connotés de leur contexte habituel, en détourne la
signification avec une verve anarchiste et les réunit dans
des enchaînements associatifs. Son pouvoir de représentation
est absolument indissociable du contexte
social, politique et économique; il utilise d’ailleurs
les interactions entre l’art et la vie comme potentiel créateur.” (Bernhard Mendes Bürgi in catalogue Ian Anüll, représentation
nationale suisse lors de la 21ème Biennale Internationale
de Sao Paulo,
1991).
A l’entrée de l’exposition, l’artiste a
souhaité réactiver une peinture murale où l’on
peut lire dans un cercle
le chiffre 7130. Il s’agit en fait du mot OEIL inversé. “Nos
sociétés occidentales sont de moins en moins des
dictatures au sens classique du terme, c’est à dire
qu’il est plus difficile aujourd’hui d’identifier
une personnalité comme un dictateur. Nous sommes
passés à l’ère
de l’informatisation, des puces électroniques, etc.
En
fait, nous sommes plus que jamais dans une ère du contrôle
mais il est difficile d’identifier les sources de celui ci.
Plus personne n’est responsable. Ces chiffres sont comme des
codes barres anonymes, un numéro qui
devient un mot, un signe qui surveille tout l’espace”.
L’espace principal s’articule autour d’une installation
centrale et inédite dont le propos est lié à la
scène
ouverte du Letten, endroit de Zürich ou se réunissaient
quotidiennement plus de 3000 consommateurs de
drogues dures et fermé par les autorités en 1994 parce
qu’elles n’arrivaient plus à le réguler.
Pour l’artiste,
cette expérience unique au monde qui était devenue
un véritable supermarché de la drogue à ciel
ouvert
pointe les écueils d’une société de consommation
basée sur “la dictature de l’argent”, un
des thèmes récurrents
de son travail.
Le rapport entre le pouvoir, la consommation, la valeur marchande
(artistique ou non), ses signes et les
choix des individus, qu’ils soient historiques ou actuels,
traversent et s’imbriquent dans toute l’oeuvre de
Ian Anüll. Dans Zucker und Salz (sucre et sel), l’artiste
fait référence à la “marche du sel” de
Gandhi qui
demanda en 1930 à son peuple de désobéir civilement à l’occupant
anglais colonialiste et de ne plus acheter
de sel mais de se le procurer directement dans la mer.
Il contamine souvent le vocabulaire formel de l’abstraction
en le mélangeant avec des symboles reliés au commerce
international tel que le © de copyright lié à la
production
intellectuelle ou encore le $ de dollar. Dans Trademark
Alphabet, les 26 lettres sont effacées pour ne laisser plus
que le ® de “Registrated” (marque déposée),
comme si ce
signe devenait suffisant en soi et la seule lettre utilisée
dorénavant dans notre langage qui se résoudrait à un échange
de marchandises et de biens de consommation. Le mot, “
Produit/Product” décliné en plusieurs langues
est également
récurrent, souvent en caractère cyrillique comme dans
Carton-Collection, datée de 1987. Cette pièce constituée
de
cartons d’emballage trouvés dans la rue peut s’augmenter
au
fil des années. On retrouve l’alphabet russe sur l’affiche
de
l’exposition où l’on peu lire le mot “style” apposé sur
une
publicité prise à Kazan, ancienne ville de transit
russe,
noeud de commerce entre l’Orient (musulman) et l’Occident
(orthodoxe).
Si ce graphisme évoque le formalisme du mouvement
constructiviste, il véhicule également certaines conceptions
politiques: “la Russie a toujours été plus proche
géographiquement
parlant pour moi que New York. Par ailleurs, même
si je ne me suis jamais inscrit dans un parti, je me suis senti é
galement en accord avec certaines de leurs idées ou de personnalités
comme Rodtchenko ou Stepanova”.
D’autres figures marquantes sont convoquées dans certaines
oeuvres ici présentes tel Max Bill dans Golden
Chair, Duchamp, Christo et divers styles d’arts décoratifs
dans Promenade à Paris, Renoir dans When R Died
ou encore Giacometti et Sophie Teuber-Arp présents sur les
billets de 100 francs suisses dans la série
Trademark ainsi que des reproductions d’oeuvres contemporaines
(Stella, Rondinone) dans Geld Diktatur, liéà
un article du journal NZZ sur la flambée économique
de l’art à la foire de Bâle. L’oeuvre
Fais le beau et tu
reçois un sucre fait allusion avec ironie aux systématiques
et à la rigueur de l’art minimal.
La religion et ses icônes font également partie du vocabulaire
de l’artiste. “Il s’agit d’une tentative
d’abstraction
des signes liés notamment au catholicisme”. Les toiles
blanches de INRI (Jésus) où les i ne sont
lisibles que sur la tranche, laissent simplement apparaître
au centre un NR pour numéro, comme dans (R)
EDEN, (jeu de mot en allemand entre lire et Paradis). Dans Ohne
Titel oder Kurs 1:5, (sans titre ou le cours
de 1 à 5), les mains du Christ sont formées par des
billets de dollar dont le cours inflationniste en 1988
(date de la réalisation de la pièce) valait cinq fois
plus dans un rapport économique entre L’Est et l’Ouest.
Les objets de la collection Trikolore sont reliés par la présence
de trois couleurs : bleu, blanc et rouge qui
font bien sûr penser à la France, mais aussi aux Etats-Unis, à la
Russie ou la Grande Bretagne qui “nous renvoient
immanquablement à une appartenance nationale plutôt
qu’à un ordre esthétique, c’est à ce
moment
que se dégage clairement une autre appartenance de ces nationalités
présumées: celle de la dominance capitaliste.
Comme si la récurrence d’une combinaison de couleurs
produisait une valeur idéologique” (Robert
Ireland in Ian Anüll, Kunstmuseum Solothurn). Mais comme le
dit Ian Anüll: “la seule exception, c’est Cuba !”.
Sensible à l’exclusion, Anüll a produit certaines
oeuvres sur les sans-abris. « Le seul point commun que ces
personnes peuvent partager avec nous, c’est le moment où ils
rêvent, sinon ils sont écartés de tout ».
Dans
la même veine, l’installation vidéo Out of a box
présente un film où un jeune enfant thaïlandais
habite dans
un carton. En plaçant le moniteur à nouveau dans un
carton, Anüll souhaite « redonner à ces acteurs
ce
qu’[il] leur [a] pris”. En face, un produit de nettoyage
intitulé “USA” a également été rapporté de
ce pays.
Dans les vitrines, Il présente les archives d’un projet
réalisé en 1989: Art in Safe (Art en coffre-fort),
proposait
d’enfermer 8 oeuvres d’artistes choisis parmi les top
100 du journal économique allemand Capital
(J.Beuys, G. Bijl, H. Nitsch, D.Oppenheim, D. Buren, L. Levine,
M. Oppenheim et F.E Walther) dans 8 coffres
d’une banque suisse. Le public était invité à prendre
rendez-vous et à découvrir l’exposition accompagné par des agents de sécurité.