"Je me demande si Anouchka n’est pas née photographe
avant d’être fille… Ses premiers regards, en janvier
1972 ont dû lui révéler ce que d’autres
mettent des années à déchiffrer : que les apparences
du monde ne sont que fards, esbroufes, qui recèlent des merveilles
pour qui sait les démasquer. Anouchka interroge sans cesse
ce qu’elle voit comme une archéologue en quête
de sens.
Dans notre monde d’images, parfois asphyxiantes à force
d’envahissantes, Anouchka plonge, en apnée, sans jamais
se satisfaire des évidences. Son regard s’aventure à jouer
les architectes et élabore des constructions picturales que
son appareil magique nous révèle.
Anouchka fait partie des poètes qui ont des yeux pour voir,
un regard pour comprendre.
C’est ainsi que ses photos tableaux nous racontent le cheminement
de sa perception du monde, depuis un flou proche de la noyade, où l’eau
semble liquéfier la réalité, jusqu’à sa
rencontre fondamentale avec l’hêtre humain.
Anouchka est insatiable. Elle interroge ses propres images comme
un ethnologue s’intéresse à une espèce
inconnue, se fait aventurière pour défricher le sens
de leurs reflets fantasmagoriques.
Et plus elle avance dans son enquête moins ses photos sont
liquides. Au flou de vérités masquées, à la
transparence de fantômes hérités, perce un espoir
de net. Comme un germe de vie transperce la croûte terrestre,
ses photos pénètrent les mensonges ressassés
qui contaminent notre quotidien, nous interdisent de percevoir la
réalité nue. Net de la vérité incisive
qui révèle la réalité.
L’inconscient la mène ainsi par le bout des yeux – comme
elle aime à dire - jusqu’ au pied de l’hêtre
humain, en pleine froidure hivernale.
Anouchka se laisse surprendre par la vision qui s’impose. A
tout de suite l’intuition d’une rencontre fondamentale,
fondatrice.
Et pendant plus de deux ans elle va interroger cette présence
qui l’interpelle, ce pied, cet hêtre aussi planté là qu’elle
se sent déracinée de son présent.
Ses photos vont témoigner de son aventure qui la mène
d’une enfant sacrifiée à une femme pleine de
sève, gourmande de vie.
Apprenant peu à peu qui est cet arbre, elle découvre
pas à pas ses racines.
Quand il se révèle hêtre elle se devine humaine
; son enthousiasme la porte à le travestir lui ce semblable
si différent… sans l’abattre.
Au contraire, c’est l’écharde de leur histoire
qui révèlera la nature de chacun. Celle qui déchire
toute tentation de comparaison toujours meurtrière ; celle
qui enseigne le respect de chacun dans sa différence, sa nature
propre, son unicité.
Alors la sève de l’existence peut battre au rythme de
la respiration de l’hêtre et de l’humaine, dans
la légitimité d’être, soi.
Dans sa rencontre avec l’hêtre humain, quelque chose
s’est incarné pour Anouchka. Elle est devenue jardinière
de vie, taillant les racines mortifères pour permettre au
sang d’alimenter les branches saines. C’est ce pas là,
franchi avec un arbre, que danse son exposition sur l’hêtre
humain."
Genevieve